Une sophistication discutable

Semiramide - Saint-Etienne

Par Maurice Salles | dim 04 Mars 2018 | Imprimer

Lors des représentations nancéiennes de cette production de Semiramide, Christophe Rizoud avait aimé l’idée de départ de la mise en scène mais regretté qu’elle tourne court. De Nancy à Saint-Etienne, le spectacle ne nous a pas davantage convaincu. En qualifiant cet opéra d’œuvre baroque, Nicola Raab n'effectue-t-elle pas un contresens ? Peut-être, en effet, Rossini a-t-il voulu, alors que le préromantisme tend au réalisme, élever un « tombeau » à un art qui depuis un siècle exalte l’expression idéalisée des sentiments et offrir ainsi à son épouse – Isabella Colbran, la créatrice du rôle de Semiramide – de somptueux adieux à la scène. Mais il est indéniable qu’en choisissant pour héroïne la mythique souveraine de Babylone, il indique clairement son objectif esthétique : la grandeur tragique.

Pour atteindre cet objectif, il donnera à l’œuvre des dimensions extraordinaires, assorties à celles des bâtiments réalisés, selon la légende, sous le règne de Semiramide, temple majestueux, fastueux palais, ou imposant mausolée royal. Quand sur la scène on ne voit qu’une estrade qui joue elle-même le rôle de scène, le reste du plateau devient les coulisses de ce théâtre dans le théâtre. Cette réduction des lieux et des espaces va à contresens des intentions du compositeur. Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas d’exiger le respect absolu des didascalies. Mais si on transpose, que ce soit à bon escient. Avec Semiramide, Rossini annonce déjà Meyerbeer : le défilé des Assyriens et des Indiens, dès l’ouverture, c’est du grand spectacle. Rassembler les artistes du chœur en deux groupes uniformément vêtus de noir est frustrer le spectateur des couleurs « orientales » qui devraient accompagner celles que le compositeur a confiées à l’orchestre. Or ce décoratif n’est pas optionnel : la diversité ethnique, vestimentaire, musicale, participe de la grandeur de l’empire cosmopolite sur lequel règne Semiramide. L’escamoter revient à amputer l’œuvre de cette dimension esthétique.

En outre, la mise en abyme qui montre une cantatrice en costume Louis XV interpréter le rôle écrit par Rossini, par-delà la transgression chronologique, facilite-t-elle la réception de l’œuvre pour le spectateur d'aujourd'hui ? Que retiendra-t-il d’une intrigue où les complots de coulisse et les conflits de caractère semblent les mêmes à la tête d’un empire ou à la tête d’un théâtre ? Les parallèles ne manquent pas de sel mais s’écartent des intentions du compositeur. Quant aux jeux de miroir, si suggestifs soient-ils, sont-ils pertinents ? Assur est-il si narcissique qu’il ait besoin de s’y regarder ? Oui, s’il est un comédien inquiet de son apparence, non s’il est le personnage de Rossini. Quand ils sont pertinents, sont-ils clairs ? La culotte de Semiramide au deuxième acte complète le tableau : après la robe de la séductrice du premier acte, voici la guerrière. Mais ce vêtement apparaît dans l’espace « en coulisse » et l’affrontement entre la reine et le dignitaire devient alors la scène qui oppose la directrice de troupe à son ancien amant : on est descendu d’un cran ! La même culotte réapparaît ensuite sous le panier, avec le risque d’évoquer quelque triviale « pantalonnade », rupture de ton inadmissible dans la tragédie. Ce va-et-vient incessant entre personnages et interprètes aboutit à des ambiguïtés dans les jeux de scène au détriment de l’opéra : il est inconcevable avant la dernière scène qu’Arsace touche le corps de Semiramide, comme il est peu convaincant que la reine caresse le visage d’Assur à l’acmé de leur affrontement. Et pour rester dans ce domaine du traitement des personnages, la princesse Azema devient une « utilité » bonne à tout, accessoiriste, habilleuse, figurante, dénuée de toute grandeur. Quant à Idreno, qui devrait être l’incarnation de la noblesse courtoise et de l’élégance, un adjuvant de la grandeur, il n’est pas loin d’un pantin ridicule dans une gestuelle archaïque.


Aude Extremo (Arsace) et Karine Deshayes (Semiramide) © cyrille cauvet opéra

Dans un tel contexte scénique, très contraignant pour les interprètes, on ne peut qu’admirer la qualité de leur réponse. Les artistes des chœurs obéissent à la lettre, pour autant qu’on ait pu le percevoir, aux consignes de placement et de mobilité. A quelques acidités près dans le groupe des sopranos, l’ensemble se donne généreusement et avec une bonne réussite. Jennifer Michel, sous-employée, fait crânement acte de présence en Azema, et Nika Guliashvili délivre un sonore appel de l’au-delà pour l’Ombre de Nino. Dans le rôle souvent amputé de Mitrane, Camille Tresmontant démontre un bel appétit pour la scène. Thomas Dear dont la voix profonde est bien conduite, jamais forcée, est un Oroe digne comme il convient. Manuel Nuñez Camelino détrompe nos appréhensions et campe un Idreno qui, sans être un foudre de virtuosité et dans les limites d’une voix qu’il a la sagesse de ne pas forcer, est honorablement décoratif, puisque en dehors de sa noblesse de sentiments et d’attitudes le personnage n’a pas de réelle épaisseur.  Déjà interprète du rôle d’Assur à Erl l’an dernier, Daniele Antonangeli laisse perplexe : le début est prometteur, timbre, étendue, et puis le tonus semble manquer, ce que traduit peut-être une attitude persistante où la tête, penchée en avant, semble rentrer dans la poitrine, ce qui ne semble pas la meilleure position pour la meilleure projection. Ce chanteur est-il d’un naturel réservé qui l’empêche de s’investir à fond dans le personnage hautain et brutal de l’opéra, ou est-il bridé par la mise en scène qui ne l’aide pas dans cette voie, la dispute avec Idreno où ils semblent vissés à leurs sièges Louis XV s’accordant mal de la véhémence des accents.

Deux prises de rôle pour Arsace et Semiramide. Saint-Etienne a opté pour une voix de femme pour incarner le héros chargé par le destin de punir les meurtriers de son père, suivant la leçon de Rossini qui avait confié le rôle d’Arsace à Rosa Mariani. Aude Extremo a une projection bonne, les accents sont fermes, la longueur de souffle est réelle, l’agilité, la vélocité aussi, et propres à satisfaire aux requis du chant rossinien. Pourtant, alors que la voix est très étendue, elle veut l’assombrir encore et va jusqu’à produire des sons gutturaux, oubliant manifestement la règle qui veut que le chanteur donne l’illusion d’une voix entièrement homogène et ne fasse pas sentir les passages. Quel que soit le plaisir qu’elle peut éprouver à produire ces sons extrêmes, ils n’ajoutent rien de bon à une prestation globalement satisfaisante et dont on peut penser qu’elle a une marge de bonification. Donc, un début des plus prometteurs.

C’est aussi l’impression dominante de la Semiramide de Karine Deshayes, qui semble décidée à explorer les héroïnes rossiniennes, et particulièrement les rôles d’Isabella Colbran. Après sa flamboyante Armide, elle se collette donc avec le chant du cygne de Madame Rossini. Si l’on a l’impression d’une certaine prudence initiale qui lui fait éviter de chercher à éblouir par le registre aigu qu’elle a réussi à conquérir, on ne peut en même temps qu’admirer l’intelligence de la gestion des ressources : la ligne d’arrivée est loin et il faudra tenir. Et la suite confirme l’intuition, la maîtrise technique allie contrôle de l’émission, agilités volubiles, fusées dardées, propres à servir la rhétorique rossinienne dans les règles de l’art. La conduite de la voix a été telle qu’aucune baisse de régime ne viendra altérer l’impression de générosité, autrement dit de facilité, qui est la pierre angulaire du beau chant. On ne s’étendra pas sur les mérites de la comédienne, tant ils sont connus et font partie intrinsèque de son art.

Ce plateau est soutenu avec habileté par Giuseppe Grazioli, qui met l’orchestre en sourdine pour soutenir les chanteurs quand c’est nécessaire. L’ouverture ne donne pas le sentiment d’une intention particulière et son exécution n’éveille pas d’émotion particulière, peut-être parce que le souci d’éviter la faute l’emporte sur un projet interprétatif. Globalement l’exécution est correcte, en dépit de quelques menues bavures aux cuivres. La scène finale est remarquable par son intensité dramatique, comme si elle avait été particulièrement travaillée, et après tout, c’est l’impression dernière qui reste ! Le public, particulièrement attentif et silencieux – aucune toux intempestive ! – fête longuement le plateau, et particulièrement Karine Deshayes et Aude Extremo. Comment aurait-il accueilli les artisans du visuel ? Au-delà de sa séduction, aurait-il aimé la sophistication de la proposition ? Pour nous elle s'est superposée aux intentions de Rossini.

 

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