Amour, quand tu nous tiens

Récital - Montpellier

Par Maurice Salles | ven 01 Juin 2012 | Imprimer
 
 
Amour dédaigné, amour désiré, amour sublimé, amour inconditionnel, amour partagé, autant de formules réunies pour ce concert dont les vedettes sont Ludovic Tézier et Cassandre Berthon, un couple à la ville et désormais à la scène. On pouvait attendre, d’après l’intitulé, une stricte alternance d’airs et de duos. Il n’en est rien : Ludovic Tézier se taille la part du lion, Cassandre Berthon n’intervenant qu’à deux reprises, en Gilda avant l’entracte et en Ophélie pour le duo final. Cette répartition conforme à leur notoriété respective convient assurément aux admirateurs du baryton.
 
 
Ils retrouvent en effet le chanteur dans un programme composé de rôles qu’à l’exception de Guillaume Tell il a tous interprétés en scène. Quand on connaît le soin avec lequel il se prépare, la seule inconnue du concert était sa forme vocale. A peine a-t-il entamé l’air par lequel Onéguine repousse l’amour de Tatiana le bonheur s’annonce au rendez-vous : rondeur, projection, souplesse, étendue, autorité, nuances, couleurs, les moyens et le portrait psychologique voulus par Tchaïkovski sont là tout entiers, d’autant plus facilement perceptibles qu’aucune contrainte scénique ne vient perturber l’expressivité du chant. C’est une évidence si forte qu’on en vient à s’interroger sur le reproche de froideur adressé parfois à l’interprète, interrogation renouvelée après l’air de Yeletski d’une bouleversante intensité, où la splendeur d’une émission toute dans le masque se teinte d’une palette d’émotions qui ont l’ardeur contenue, digne et légèrement amère du personnage.
 
Dans les adieux de Posa à Rodrigo, la voix est presque à nu au début, et on admire une fois encore la justesse d’accent qui donne à la scène toute sa noblesse pathétique, et les ressources qui libèrent l’ampleur d’un vrai baryton verdien. Une telle beauté sonore amène à regretter les menues imperfections de consonnes non redoublées et de voyelles excessivement ouvertes (per te devenant per tae). Avouera-t-on que le Rigoletto de Ludovic Tézier nous a moins touché ? Il est vrai que dans ce duo extrait de l’acte II l’essentiel consiste dans le récit de Gilda. En partenaire d’autant plus attentif qu’il est amoureux, le baryton tend à laisser la plus grande lumière à Cassandre Berthon, dont la prestation honorable semble un rien appliquée.
 
Après l’entracte, le « Toute mon âme est là » de Werther dans la version pour baryton recueille un franc succès ; Ludovic Tézier y est tel un monolithe au cœur palpitant. L’extrait de Guillaume Tell est un nouvel exemple de la tenue exemplaire de la ligne de chant. Quelque peu surannée ? Peut-être, probablement parce que le chanteur s’inspire de glorieux aînés. Mais qui pourrait s’en plaindre, quand le résultat est ce chant sous contrôle exempt du moindre débraillé ? Hamlet, à Toulouse en 2000 en alternance avec Thomas Hampson, donne son élan à la chanson à boire, sans peut-être la nuance d’incrédulité ricanante qui traduit l’état d’esprit du jeune prince en train de feindre la gaîté mais avec la mélancolie amère du vrai désespéré. De la même œuvre il chante avec Cassandre Berthon une partie du duo d’amour du premier acte, et comme chez Verdi la différence de charisme est patente, même si la rondeur de la voix est un atout indéniable de la chanteuse.
 
Le lecteur aura peut-être noté l’absence de référence au partenaire des chanteurs, l’Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon. En janvier dernier, sous la direction de Riccardo Muti, il avait prouvé qu’il peut atteindre des sommets. A t-on donné à Michael Balke les moyens matériels de s’en approcher, en termes de répétitions ? Si le prélude de Werther et surtout l’ouverture de Béatrice et Bénédict étaient à peu près satisfaisants, la valse d’Eugène Onéguine et l’ouverture de La Forza del destino tenaient de la mise en place, avec effets lourdement appuyés et une agitation pauvre en couleurs. Aussi ne s’est-on pas plaint que le bis accordé par les deux chanteurs consiste en un duo donné a cappella, le La ci darem la mano où Don Giovanni séduit une Zerlina qui ne demande qu’à succomber. Reste que dans le silence l’alliance et la fusion de ces deux voix émanant d’un homme et d’une femme partenaires amoureux dans la vie donnaient à la charge érotique du texte un parfum de reality show. On veut croire que le triomphe qui les a salués devait tout à l’art des interprètes et rien à l’exhibitionnisme…
 

 

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