Atours communs, voix royales

Tristan und Isolde - Lyon

Par Laurent Bury | mer 22 Juin 2011 | Imprimer
Il est sans doute heureux que La Fura dels baus ait en partie renoncé à la machinerie qui plombait certains de ses spectacles, mais voici un Tristan scéniquement bien peu héroïque. Qu’aurait offert le tandem Jussi Wieler – Sergio Morabito, programmé à l’origine ? Certes, nous ne sommes pas ici dans un de ces halls de gare ou salles de conseil d’administration tant prisés de messieurs Marthaler et consorts, mais l’inscription d’une gigantesque sphère dans le décor dû à Alfons Florès échoue à donner une quelconque dimension cosmique à ce qui nous est montré. Au premier acte, une plate-forme de métal rouillé pivote lentement et opère une rotation de 180°, de manière presque imperceptible du parterre, sans doute mieux visible depuis les balcons : c’est ce qu’Alex Ollé appelle « un mouvement constant vers l’avant, vers l’avenir, alors même qu’Isolde recrée le passé pour le spectateur »… Au deuxième acte, l’énorme lune suspendue au-dessus de la plateforme pivote, on en découvre l’intérieur, percé de fenêtres et muni d’escaliers c’est « le royaume du roi Marke – le château. Les murs qui enferment les amants, les isolent aussi, les protègent et abritent leurs sentiments ». Dans ce volume matriciel – solidement amarré au sol, mais qui paraît suspendu dans l’espace – Tristan et Isolde se retrouvent, s’étreignent ; le béton sale de la sphère se teint d’une lueur bleutée, s’orne d’immenses yeux dont on ignore à qui ils appartiennent (Brangäne ? le roi ?), prend feu, avant de s’écrouler pour dévoiler une structure métallique, le tout grâce aux vidéos de Franc Aleu.
L'usage des vidéos à l'opéra est loin d’être une nouveauté, et il a déjà connu quelques belles réussites. Il n'est cependant pas sûr que les projections utilisées dans cette mise en scène marquent durablement les mémoires, car elles sont le plus souvent d'une naïveté désarmante : pendant tout le premier acte, des vagues et une nuit étoilée, au deuxième acte, des branchages, des cercles de flammes concentriques. Les vidéos de Bill Viola à la Bastille ont pu être contestées par une partie du public, mais elles étaient au moins l'œuvre d'un authentique artiste qui ne se contentait pas d'images aussi platement illustratives. Ici, on n'a guère qu'un équivalent moderne, hyperréaliste et infiniment moins poétique, aux "rouleaux" baroques simulant la mer. Au dernier acte, c’en est heureusement fini des vidéos, la sphère tourne le dos à la salle, tout juste percée d’un oculus au pied duquel se blottissent Tristan et Kurwenal. Et la mise en scène ne propose rien d’inoubliable non plus : une ou deux gamineries – lorsqu’elle ordonne l’extinction de la lumière, Isolde ramasse un câble électrique à terre et le débranche – mais surtout des chanteurs qui semblent livrés à eux-mêmes et qui s’en tirent parfois fort bien, Isolde et Kurwenal principalement.
Les costumes de Josep Abril sont ternes, plutôt contemporains. Au deuxième acte, Isolde est affublée d’une robe écrue, sans manches, assez peu seyante ; au premier, elle porte une robe noire sous un cache-poussière vert bouteille dont elle se dépouille uniquement après avoir bu le philtre. Brangäne est en imperméable, Kurwenal en caban. Au premier acte, Tristan se présente, les mains dans les poches de son manteau, puis au deuxième il revient vêtu d’une sorte de bourgeron d’ouvrier. Le pire est atteint avec le roi Marke, à qui l’on impose une longue chemise froissée qui ressemble à une blouse de magasinier. Les couleurs de tout cela vont du gris au bleu marine, en passant par le kaki.
Lorsqu'on entend les premières phrases chantées par Clifton Forbis – appelé en remplacement du ténor initialement prévu –, on craint le pire: on connaît cette voix barytonale, grise et chevrotante, pour l'avoir entendue dans l'une des reprises de la production Sellars à la Bastille, ou sur le DVD de l'admirable spectacle concocté par Olivier Py pour Genève. Les choses s'arrangent un peu au deuxième acte, et l'on comprend seulement au troisième acte que le ténor s'économisait (ou a vraiment mis beaucoup de temps à se chauffer) pour projeter avec vaillance toute une série d'aigus éclatants, qu'on aurait néanmoins aimé entendre un peu plus auparavant. Le contraste avec Isolde est d'autant plus frappant que celle-ci est splendide. Passés les premiers instants, où l'on s'inquiète de découvrir cette héroïne renfrognée, aux cheveux courts, qui se vautre à terre pendant le chant du marin, la Danoise Ann Petersen se révèle littéralement : visage mobile, constamment expressif, égalité de la voix d'un bout à l'autre de la tessiture, superbement projetée. Une Isolde enthousiasmante, immédiatement transfigurée par sa métamorphose en amoureuse passionnée. Le dernier acte la trouve fraîche comme une rose, avec un « Mild und leise » presque trop ardent. Puisse cette belle voix avoir la prudence de ne pas s'épuiser dans un répertoire trop lourd ou dans de trop grandes salles.
Stella Grigorian est une Brangäne trop jeune, non pas tant physiquement, mais surtout vocalement. Ses appels du deuxième acte manquent de cette densité qu'on attend dans le rôle, et l'actrice ne compense guère cette insuffisance : complètement dépassée par les événements, elle est la bonne copine d’Isolde, sans l’affection quasi-maternelle que lui confèrent d’autres interprètes. Avec sa voix saine de baryton, Jochen Schmeckenbecher compose un personnage dès son entrée en scène, un Kurwenal juvénile, rigolard au premier acte, dont la gaieté devient au dernier acte le masque de la douleur. Le roi Marke de Christof Fischesser convainc par ses beaux graves, mais l'absence de direction d'acteurs et la laideur de son costume ne lui permet pas de camper un souverain digne de ce nom. Compte tenu du profil vocal de cette distribution, on imagine ce qu'aurait pu en faire un Dmitri Tcherniakov dans la lignée de son Don Giovanni d'Aix : on aurait ici trois générations, les enfants Kurwenal et Brangäne, les parents, Isolde et Marke, et le grand-père Tristan qui acquiert sur le tard une seconde jeunesse...
L’orchestre de l’Opéra de Lyon sonne magnifiquement, dirigé avec maestria par Kirill Petrenko, dont la lecture emporte l’adhésion, à la fois attentive au détail et entraînée par une noble ampleur de mouvement. Quel plaisir d’entendre cette musique dans une salle où elle enveloppe le spectateur, plutôt que dans un hangar à l’acoustique douteuse ! Très belle fin de saison lyonnaise, donc, même si l’aspect visuel est loin d’être tout à fait convaincant.
Laurent Bury
 
 

 

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