Bouleversante Mosuc

Lucia di Lammermoor - Bruxelles (La Monnaie)

Par Philippe Ponthir | ven 17 Avril 2009 | Imprimer
Evènement à la Monnaie avec cette production du metteur en scène belge Guy Joosten. Nous ne pouvons cacher la vive émotion ressentie. Bruxelles a toujours entretenu une relation distante pour ne pas dire méfiante à l’égard du Bel Canto du XIXe siècle. Les productions scéniques du genre sont rarissimes, Anna Bolena de légende avec le couple incendiaire Miricioiu Dupuy dans les années 90, puis, on cherche déjà. Quelques farces et les utilitaires versions de concert aux Beaux Arts, servant trop souvent de caution, comme si on déniait à ces œuvres pourtant hautement dramatique, leur part d’intérêt théâtral. Dans une proposition intelligente, l’homme de théâtre invite à une réflexion active, partant de postulats audacieux : « Si Lucia n’était pas folle ? … » Ou encore « Et s’ils étaient tous coupables ? ». Que l’on adhère ou pas à son voyage importe peu. L’intérêt et la pleine réussite de Joosten consistent à maintenir un équilibre entre une partition à laquelle il rend justice, tout en révélant par le biais du théâtre, des lignes de force qu’une tradition avait amenuisées. Nous vous recommandons l’éloquente vidéo de la Monnaie1. La transposition ne choque pas. Disons que la Reine Elisabeth aurait pu prêter Balmoral pour les lieux et costumes. Quelques tweeds, carreaux écossais et autre rouquinerie capillaire suffiront à rappeler la brumeuse Ecosse de Walter Scott. Le déménagement au Cirque Royal était un pari autrement plus risqué. L’arène va permettre une double perspective en longueur. Au premier plan, jouxtant le public, le pragmatisme des conflits humains, au second, la forêt où se tient l’orchestre dans le dos des solistes, concrétisant la nuit et ses fantasmes. Sur le plan du théâtre, nous avons été rassurés. Vocalement, l’équilibre et l’acoustique ne posent pas de problème. Il n’est pas certain par contre, que ce choix n’a pas lourdement handicapé ce qui était sensé être une direction musicale. Pour revenir au metteur en scène, il axe son travail sur un profilage pointu du moindre personnage. Les tensions mises en lumière sont remarquables car procurant au collectionneur de Lucia que nous sommes, la sensation de découvrir une œuvre nouvelle ! A sa décharge, des broutilles : le capharnaüm fichu par les amoureux pendant leur duo un peu limite, surtout dans l’épisode de débardage (inutile en premier cast, franchement ridicule dans le deuxième) ou le fusil d’Elmer Fudd brandi par Edgardo, prêtant dans tous les cas, à sourire. En homme de théâtre, Joosten dans un pardonnable excès de zèle, oublie que dans ce type d’opéras, certaines pages doivent exister dans leur magie, exhaustivement par le génie interprétatif de chanteurs d’exception. Il est inutile dès lors de surcharger chaque trait ou la moindre vocalise d’un décodage scénique. Des détails qui auraient pu être rectifiés en répétition. Mais au-delà, Joosten s’appuie sur une équipe de premier ordre. Ensemble et grâce à la configuration des lieux (les spectateurs sont à quelques centimètres des protagonistes), ils vont plonger le public dans le drame de cette Lucia ni folle, ni soumise, jusqu’à l’aboutissement de sa vengeance. La cohésion de l’équipe adjacente (décors, éclairages, costumes jusque dans le moindre détail) est totale et simplement superlative d’adhésion au projet. Plus d’une fois, on a la conviction que tout a été réalisé par un même homme. L’occasion de redire l’importance de ces métiers d’art trop souvent dans l’ombre et pourtant indispensables à la narration, au décodage et à la stimulation de l’imaginaire du public. La production permet d’apprécier en toute proximité, le travail musical et théâtral des chœurs de la Monnaie, là aussi, une prestation de haut vol. L’orfèvrerie de Joosten au niveau des masses est tout autant exemplaire.
Même s’il s’est donné en vain, beaucoup de peine pour nous gâcher la soirée, Julian Reynolds frappe à nouveau un grand coup pour nous dire combien ses affinités avec le Bel Canto italien sont à peu près nulles. Nous le retrouvions dans le souvenir d’une extraterrestre Elisabetta rossinienne. Dans le Romantisme italien, Reynolds est à la Monnaie ce que l’indicible Pido est à Paris. Il nous impose les pires travers dans lesquels Donizetti peut rapidement tomber. Effets primaires, pompiers pour ne pas dire vulgaires. Avec des aberrations de tempi qui n’en sont pas ("Verrano a te", sextuor, …), Reynolds s’offre le luxe de mettre plus d’une fois ses solistes en danger, les fatiguant encore davantage dans une production surhumaine2. Le chef peut remercier l’excellence de ses trois principaux protagonistes… Sous les grands tourniquets servant de battue à leur dirigeant, l’orchestre de la Monnaie donne une petite prestation. Au sein d’une phalange méconnaissable, pourtant armée pour affronter des partitions d’une autre difficulté technique, les solistes instrumentaux (bois, vents) se laissent aller à des approximations provinciales indignes de leur statut. Pour notre part, il nous faudra bien une année pour nous préparer psychologiquement à la prochaine prestation du chef anglais3.
Affiche vocale royale. Joosten révèle la dimension de Normanno et d’Alisa. Carlo Bosi est extraordinaire dans sa composition d’éminence grise de son maître, dont il est le souffre douleur. Au sein d’une prestation vocale relevée, il forme avec Alisa, un couple noué dans la trahison. Catherine Keen est cette suivante veule et dénonciatrice, physiquement incroyable, elle s’acquitte parfaitement, au moyen d’une voix non négligeable, de la vision du metteur en scène. D’abord suggéré, le fait qu’elle est à la solde d’Enrico, éclate lors du duo "Soffriva nel pianto", lorsqu’elle impose à Lucia, l’extraordinaire robe mi crinoline mi camisole de force…
Autre tour de force, l’Arturo de Jean-François Borras, arrogant à la scène comme à la ville. Moyens superlatifs, son personnage est un génial et détestable « j’en foutre » totalement infatué de sa personne. Raimondo n’échappe pas à cette galerie de coupables digne d’un Hercule Poirot.
Immense bonheur de retrouver un souverain Giorgio Giuseppini que nous avions découvert lors des Sonnambula philologiques de Rani Calderon (en parlant du chef iranien, voilà une personnalité qui aurait pu pleinement rendre justice à cette Lucia …).L’instrument de Giuseppini est la définition, par ses moyens et son aristocratie, de la basse chantante dans son acceptation la plus noble. Il y a une telle liberté dans l’émission de l’artiste italien que l’effet sur toute la tessiture, est, en termes de vibrations et de couleurs, une sensation purement jouissive. Cette voix, jamais trahie par une quelconque notion d’effort, vous enveloppe comme la plus belle des étoffes. Un artiste sincère, humble, doublé d’un immense professionnel, à reconnaître internationalement d’urgence…
Révélation de la soirée, le fabuleux baryton italien Angelo Veccia que nous ne connaissions pas. Arborant la beauté du Mal, Veccia signe vocalement et scéniquement, une prestation superlative. Arrogance des moyens, émission acérée, son Enrico, chef de Clan maffieux psychopathe, est un sommet de perversité et de cruauté. Crevant littéralement l’écran, son personnage fourmille de détails dont l’évolution psychologique est passionnante à suivre. Vocalement, on évoquera Zancanaro pour l’aristocratie et Nucci pour le métal fabuleux de la voix. Le travail au niveau des récitatifs est magnifique ! A découvrir immédiatement !!
John Osborn ne démérite pas. Scéniquement, humain et déchirant, il adhère parfaitement au projet. Musicalement, il réserve d’agréables surprises insoupçonnées pour lesquelles on pardonnera un manque d’italianità assez sévère notamment dans les récitatifs et une économie somme toute bien écossaise dans la palette de couleurs. Il tient malgré tout le choc de la confrontation avec une Elena Mosuc survoltée. Cela en soit est à saluer.
Elena Mosuc est le pilier de cette production. Débuts tardifs à Bruxelles pour la cantatrice roumaine dont on a injustement réduit la carrière exemplaire à ses activités de troupe à Zürich, notamment dans l’ombre de madame Gruberova qu’elle a judicieusement beaucoup observé. Patiemment, la belle cantatrice a su développer l’instrument d’une mozartienne de tout premier plan (Königin qu’elle chante toujours quinze ans après ses débuts, Konztanze, …) pour élargir son répertoire à un certain lyrisme et une spécialisation dans les héroïnes belcantistes comme Elvira, Linda, Amina enfin, après de longues années de polissage, une Stuarda plus que probante. Mosuc est l’exemple type de la cantatrice consciente, patiente, construisant lentement un répertoire, un parcours artistique et honteusement méprisée par les médias qui, dans leur empressement à catapulter des stars en forme de météorite, n’ont que faire des lenteurs scrupuleuses d’une artiste pourtant de haut rang. De ses années à Zürich, elle en sort bardée d’un métier confondant qui lui sera bien utile pour affronter les errements d’un Reynolds ou s’investir totalement dans le projet surhumain de Joosten. L’immense victoire de madame Mosuc est de parvenir à tout instant à un équilibre parfait entre une composition dramatique exemplaire et une prestation vocale d’authentique Prima Donna. Chant et théâtre se nourrissant l’un l’autre, c’est brisé par l’émotion que nous sommes sorti de sa folie. Mosuc connaît sa Lucia dans ses moindres recoins. Que peut-on souligner le plus ? Un travail impressionnant du souffle au service d’un phrasé exemplaire ? Une vraie colorature investissant ses traits d’une charge émotionnelle ? Un suraigu (un des plus beaux et libres du circuit …) d’une sûreté diabolique et toujours au service du drame (contre mi surnaturel de la cadence). On pourrait écrire un article entier sur l’art de la Mosuc. Elle assume parfaitement la Lucia voulue par Joosten : une jeune fille rebelle qui pourrait être une gothique punk de notre époque, s’adaptant mal au circuit clos et castrateur de notre société. Cette ado, on l’imagine, a un rapport sulfureux avec son corps qu’elle n’hésitera pas à mutiler avec les ciseaux traditionnels servant à découper le tulle du voile de la mariée. Cette Lucia tient tête à son frère jusqu’à l’extrême. Joosten demande énormément de second degré à sa titulaire. Mosuc y est géniale (duo avec Enrico). La scène de mutilation pendant la cabaletta du "Spargi d’amaro pianto" est une expérience extraordinaire. Comment décrire la cantatrice parvenant à sculpter chaque son dans sa justesse technique, tout en exprimant parfaitement la douleur jouissive, sado masochiste de chaque coup de ciseaux ? L’évidence d’une grande titulaire exprimant simplement qu’entre théâtre et art du chant, nous ne sommes pas toujours contraints à un renoncement…
 

 

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