Crépuscule mi-figue mi-raisin

Die Götterdämmerung - Aix-en-Provence

Par Placido Carrerotti | jeu 09 Juillet 2009 | Imprimer
Avec ce « Crépuscule des Dieux » s’achève un « Ring » dont on peut dire qu’il aura concentré un maximum d’attentes et beaucoup de déceptions. Au positif, on rendra hommage aux talents de maître d’œuvre de Stéphane Lissner : quand il annonça ce Ring en 2005, avec la participation de la Philharmonie de Berlin, la prise de rôle de Ben Heppner et l’ouverture d’un nouveau théâtre à la clé, nous n’en croyions pas nos oreilles. Belle réussite du point de vue de la stricte atteinte des objectifs annoncés : la Philarmonie aura été fidèle à sa réputation, Heppner n’a pas annulé et la salle (fait exceptionnel) a été livrée à l’heure. Mais l’arbre se juge à ses fruits : la nouvelle salle existe bien, c’est entendu, mais le bâtiment est on ne peut plus médiocre ; quant à l’aspect musical et théâtral, malgré un « Rheingold » pour lequel on pouvait avoir quelques indulgences, il n’est allé qu’en diminuant.

Wagnériens poids plumes

Dans le désert actuel de voix wagnériennes, Katarina Dalayman est mieux qu’un pis-aller : voix franche, sonore, bien tenue, mais qui a un peu de mal à finir. Certes le final de l’immolation nous offrira son comptant de décibels, mais de nombreux passages de la dernière scène sont souvent peu audibles soit que la chanteuse s’économise, soit que le registre grave soit insuffisant. La réserve principale est surtout d’ordre dramatique car cette Brünnhilde au chant uniforme n’a malheureusement pas grand-chose à nous dire dramatiquement. Economies disions nous ? C’est bien ce qui caractérise le mieux le style de Ben Heppner. Son Siegfried de l’année précédente se caractérisait par l’incapacité à chanter correctement les trois actes de suite avec l’héroïsme attendu (au mieux, suivant les soirs, on pouvait entendre deux actes corrects, pas toujours les mêmes, ce qui permettra sans doute de concocter un DVD parfait). Cette année, le ténor canadien a fait le choix de chanter sans forcer : conséquence, son Siegfried intimiste et peu héroïque a du mal à passer la rampe, et surtout à nous convaincre qu’il est autre chose qu’un gros nigaud ; à noter que ces prudences n’empêchent pas le ténor d’avoir du mal à tenir la route et la voix craque à de nombreuses reprises . Reste un chant coloré, d’une belle musicalité, mais est-ce suffisant?

Mikhail Petrenko obtient la palme à l’applaudimètre : on pourra trouver son Hagen juvénile, la voix un peu claire, mais au moins l’artiste s’investit vocalement et scéniquement sans tricher, et il n’est guère couvert que pour son ultime intervention, inaudible. Au global, un Hagen qui ne passerait pas dans une grande salle mais qui arrive à convaincre ici. Curieuse idée d’avoir proposé le rôle de Waltraute à Anne-Sofie von Otter, bien éloignée de son répertoire naturel. La chanteuse s’en tire grâce à son métier et à son investissement, mais la voix est ici poussée dans ses derniers retranchements. Dale Duesing est un Alberich simplement correct ; Emma Vetter, un peu inodore dans un rôle plutôt sacrifié ; Gerd Grochowski, un Gunther légèrement pâlot, qui manque de veulerie.

Ca ne marche pas

Porté par un grand chef, un tel plateau aurait peut-être pu convaincre (on en a eu l’illustration à plusieurs reprises sous la baguette de Riccardo Muti). Malheureusement, Simon Rattle est bien dépassé par sa tache. On appréciera un travail extraordinaire sur la texture des pupitres, des leitmotiv et des subtilités d'orchestration superbement mis en valeur. Surtout, ce travail sur le détail se fait au détriment du tout : point de conception d’ensemble, point de souffle qui porterait l’ouvrage sur la durée. Une vague conception chambriste, raffinée, sans ampleur, sans grandeur, évacuant les boursoufflures de l’ouvrage mais le trahissant par la même occasion. Il ne s’agit pas ici d’être sourd à une conception originale voire expérimentale, mais de constater qu’il s’agit bien, d’une part, d’une trahison et, d’autre part que « ça ne marche pas ». Quant à suivre les chanteurs, n’en parlons même pas.

Tabula rasa

Le minimalisme de Stéphane Braunschweig m’avait fait plutôt bonne impression lors du Rheingold. Les « journées » se succédant, force est de reconnaître que l’on a du mal à percevoir là aussi une perception d’ensemble, une vision, un message, une petit quelque chose, quoi. Car c’est bien beau de vouloir dépoussiérer un tel ouvrage : encore faut-il être capable de proposer un tout cohérent à la place. Débarrasser le Louvre des vieilleries qui l’encombrent, c’est bien joli, mais si c’est pour ne laisser que les parquets et des murs blancs, c’est un peu court. Il semble que le metteur en scène se soit surtout consacré à la psychologie des personnages ; malheureusement la traduction scénique de cette approche est peu visible : soit les interprètes ne sont pas à la hauteur de ce travail, soit il n’est pas visible au-delà du 5ème rang d’orchestre, ou bien est-il tout simplement sans effet ? Quant à la nouveauté d’une telle approche, c’est celle d’un Strosser pour le Châtelet il y a 15 ans, Ring somnifère de sinistre mémoire. Braunschweig semble également vouloir palier au manque d’idées par des contre-pieds ; exemple, tandis que Wagner s’efforce au sublime pour introduire le rocher de la Walkyrie, nous avons droit à un Siegfried enfilant péniblement ses godasses assis sur le lit où repose Brünnhilde : on sent bien, paradoxalement, que la flamme n’y est plus. Que dire enfin de la joyeuse cohorte des suivants de Gunther costumés en « sportmen » des années 50 (polo, tir, à vous de choisir la tenue).

Et pourtant, nous ne pouvons pas nous empêcher d’une certaine satisfaction. D’abord, parce que nous aurons entendu la Philarmonie de Berlin « en fosse », ce qui n’est pas si courant et que nous n’aurons pas été déçu par celle-ci : c’est une diva qui en fait un peu à sa tête, mais une diva quand même. Ensuite, et c’est un sentiment extra musical, parce que 5 ans entre l’annonce de ce Ring et son accomplissement, c’est bien long et l’on sentait un sentiment « d’accomplissement » naturel à la fin de cette série qui pouvait expliquer une partie des applaudissements un peu exagérés au rideau final. Bravo à Stéphane Lissner pour son talent qui lui aura permis de monter à bien un tel projet : mais il est triste que ses intuitions musicales et théâtrales n’aient pas été à la hauteur de l’événement car une telle occasion ne se représentera pas de si tôt.
 

 

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