De trop belle facture

Jenufa - Bordeaux

Par Sylvain Fort | ven 14 Mai 2010 | Imprimer
Leos Janacek (1854-1928)
 
Jenufa
Opéra en trois actes
Livret de Leos Janacek d’après la pièce « Jeji Pastrokyna » de Gabriela Preissova
Créé le 21 janvier 1904 à Brno
 
 
 
Friedrich Meyer-Oertel, mise en scène
Heindrun Schmelzer, décors et costumes
Hans Haas, lumières (réalisées par Marc Pinaud)
Emmanuelle Grizot, chorégraphie
Décors, accessoires, costumes et perruques réalisés par l’Opéra Royal de Wallonie (Liège)
 
Mireille Delunsch, Jenufa
Sheila Nader, Grand-mère Buryjovka
Stuart Skelton, Laca Klemen
Gregory Turay, Steva Buryja
Hedwig Fassbaender, Kostelnicka Buryjovka
Jean-Philippe Marlière, le maire du village
Jean-Manuel Candenot, Le contremaître du moulin
 
Orchestre national Bordeaux Aquitaine
 
Chœur de l’Opéra national de Bordeaux
Direction : Jacques Blanc
 
Karen Kamensek, direction musicale
 
Bordeaux, le 14 mai 2010
 
 
 

 
C’est vraiment un spectacle d’excellente tenue que nous a livré là l’Opéra national de Bordeaux. Monter Jenufa est une gageure, tant musicale que dramatique – et même linguistique. Toutes les forces de la maison ont relevé le gant, tirant le meilleur parti de la production liégeoise. Absolument méritant, un chœur coloré et puissant, jouant parfaitement le jeu. Méritant aussi un orchestre qui se débat avec une partition piégée et en restitue parfaitement les angles, sinon toujours les couleurs – sous la conduite d’une Karen Kamensek attentive et engagée, dont le texte de programme sur l’ostinato chez Janacek est passionnant. Excellents, les seconds rôles, en particulier Jean-Manuel Candenot, d’une présence vocale et physique exceptionnelle. Parmi les protagonistes, les hommes l’emportent assez nettement sur les femmes. L’Australien Stuart Skelton est un acteur hors pair, inquiétant et touchant à la fois. Vocalement, il déploie les moyens sûrs d’un ténor dramatique de très bon niveau – pas de quoi chavirer, mais tant de solidité se fait rare. L’Américain Gregory Turay n’est pas en reste, avec une voix plus lyrique, comme le veut l’écriture du rôle : il est un Steva à la fois insouciant et veule ; moins habité par le rôle que son compère australien, il tient sa place avec talent. Hedwig Fassabender possède son rôle à fond ; hélas, elle est un peu fatiguée à présent et ne fait pas ressortir comme on le souhaiterait les plis et replis de cette conscience féminine tourmentée.
 
Au sein de cette distribution de très bon niveau, il faut bien avouer que Mireille Delunsch se détache de la tête et des épaules. Elle arbore une voix facile, ronde, sans les stridences qu’on put y entendre parfois, et accède aux plus subtiles nuances. Elle incarne cette femme avec intensité et son rayonnement physique justifie amplement les convoitises dont elle est l’objet. Sa performance est un cas d’école de ce que les Anglo-Saxons appellent : « steal the show ».
 
La seule réserve qu’on émettra ne la concerne qu’indirectement. A force de lumière et de tenue, elle finit par faire apparaître le personnage même de Jenufa comme légèrement étriqué. Tout se passe comme si le personnage finalement ne lui offrait pas la complexité ou les ombres susceptibles de nourrir une incarnation non pas plus convaincante, mais plus intéressante. Aussi n’est-il pas sûr, en un sens, que Delunsch trouve en Jenufa un personnage où elle puisse épanouir ses ressources de tragédienne. Il faudrait, pour aller plus loin, qu’elle tire davantage son interprétation vers le mélodrame, voire le Grand Guignol – chose qu’elle se refuse absolument à faire. Seulement, il est à craindre que l’opéra de Janacek ne soit conçu précisément pour cela. Et c’est finalement ce qui gêne dans cette production de très belle facture : elle est peut-être de trop belle facture. Pour rendre l’œuvre plus fascinante, il faudrait quelque chose de plus sale, de plus have, de plus déglingué. Ce qu’on nous offre est peut-être un peu trop propre, à l’image des façades rénovées de Bordeaux. On n’ira certes pas défendre une esthétique de la puanteur et du faisandé. Mais enfin, si l’on n’a pas cela, l’œuvre de Janacek plafonne assez vite, avec sa musique pauvre et répétitive, son livret grotesquement naturaliste, ses sentiments stéréotypés. D’une certaine façon, la production bordelaise sauve Janacek de lui-même ; vu sous un autre angle, elle lui refuse les effets exorbités et le réalisme cru qu’il réclame. On n’ira pas s’en plaindre. On remarquera seulement que les authentiques chefs-d’œuvre sont ceux qui, sortis de leur liquide amniotique, peuvent encore vivre et convaincre.
 
Sylvain Fort

 

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