Domingo réussit un nouveau pari

Thaïs - Valence

Par Jean Michel Pennetier | dim 25 Mars 2012 | Imprimer
 
Ecrit pour l’Opéra-comique mais créé au Palais Garnier en 1894, Thaïs n’obtint pas immédiatement le succès malgré la présence dans le rôle-titre de la légendaire Sybil Sanderson. Sous-titrée « comédie lyrique »,l’œuvre, malgré son sujet historique, n’était en effet pas le « grand opéra » que le public attendait en ces lieux. On y retrouve l’habituel Massenet mélodiste, spécialiste des couleurs « voluptueuses » (il faudrait faire une étude sur la récurrence de ce terme et de ses déclinaisons dans l’œuvre du compositeur stéphanois !) mais pas le côté spectaculaire d’ouvrages comme Hérodiade, Le Roi de Lahore ou encore Le Cid. Il faut reconnaitre que l’histoire de ce moine qui se damne en cherchant à convertir une païenne (et en y réussissant) ne manque en effet pas d’ironie !
Par la suite, Thaïs connaitra une reconnaissance plus large, en particulier grâce à Mary Garden. De nos jours, l’ouvrage est repris de temps à autre dès qu’une cantatrice est suffisamment douée pour y briller et assez connue pour qu’une production puisse reposer sur son seul nom, la dernière en date étant Renée Fleming.
Il est donc particulièrement paradoxal de voir Thaïs remonté pour un ténor, qui plus est lorsque celui-ci chante la partie de baryton ! Pour cette nouvelle prise de rôle, Plácido Domingo endosse les habits du cénobite de façon absolument exemplaire. La tessiture très centrale, voire assez grave, fait craindre au début que le ténor espagnol ait du mal à assumer la largeur du rôle. Mais ces appréhensions disparaissent rapidement. Le chanteur n’éprouve au contraire aucune difficulté avec la partition. La voix semble avoir retrouvé une nouvelle jeunesse : le vibrato est parfaitement contrôlé, le volume impressionnant. Seul bémol, quelques problèmes de mémoire, de plus en plus fréquents au fur et à mesure de la représentation, qui rendent le texte quelques fois incompréhensible. C’est surtout au niveau théâtral que Domingo créée la surprise. On dit volontiers que le chanteur espagnol est bon acteur, mais c’est relativement à ses collègues et certaines de ses interprétations sont un peu « génériques ». Ici, il semble avoir fait sien le personnage d’Athanaël dont il rend prodigieusement l’évolution psychologique, de la rigidité austère du moine aux accents déchirants du final. Une véritable performance.
En courtisane, Malin Byström reste en deçà des exigences vocales du rôle. Le grave est un peu timide et l’aigu chaotique : le contre-ré optionnel de la scène du miroir passe à la trappe, et les ut-dièses de la scène finale donnent des sueurs froides. Reste un beau matériau, avec un médium large et puissant, et une incarnation particulièrement crédible : à défaut d’en avoir tout à fait la voix, le soprano a sans conteste le physique et l’allure du rôle. Voilà une chanteuse que nous suivrons avec intérêt, mais dans des rôles moins exposés.
Paolo Fanale n’en finit pas de progresser et de nous étonner. La voix a gagné en projection et en largeur, le français est parfaitement compréhensible. Physiquement, le jeune ténor incarne à la perfection ce personnage de bellâtre jouisseur : un sans-faute.
On ne rentrera pas dans le détail des rôles secondaires si ce n’est pour noter qu’il est rare, même dans les « grandes maisons », de voir ceux-ci remplis de manière aussi parfaite et homogène, chacun se signalant de plus par un timbre caractérisé et personnel.
Dans la fosse, Patrick Fournillier est le véritable maître d’œuvre de la réussite musicale de la soirée. Sa lecture est énergique, précise, sensible mais sans jamais verser dans le sentimentalisme. Avec l’Orchestre de la Communauté de Valence, il dispose d’une phalange d’une belle sonorité et d’une remarquable qualité technique. On mentionnera au passage la célèbre « Méditation » magnifiquement interprétée par Stefan Eperjesi.
 
Moderniser Thaïs pouvait sembler une gageure, un de ces partis pris un peu gratuit de metteur en scène se voulant « actuel ». Il n’en est rien ici : en transposant l’ouvrage à l’époque de sa création, Nicola Raab met en évidence le parallèle avec une d’autres grandes courtisanes du XIXe siècle confrontées à la réprobation plus ou moins hypocrite de leurs contemporains. On songe ici à Marie Duplessis, inspiratrice de La Traviata. Dans cette transposition, Athanaël est le chef d’une société de pensée et Thaïs une artiste dans le cabaret de Nicias, qui finira chez des sœurs missionnaires. Illustrant parfaitement ce propos, le décor de Johan Engels, ingénieux et spectaculaire, s’articule autour d’un plateau tournant complété par des éléments périphériques. Le premier acte nous plonge d’abord dans un noir caveau. En pivotant, ce décor se révèle être les coulisses d’un théâtre à l’italienne, le cabaret où se produit Thais pour des fêtes costumées, prétexte à une débauche de costumes plus clinquants les uns que les autres. Même décor de pacotilles pour la chambre de Thaïs d’un orientalisme exubérant (on pense à certains clichés représentant l’appartement de Sarah Bernhardt). Lors de la « Méditation », le cube contenant la chambre recule vers le fond de la scène, Thaïs restant à l’avant ; le théâtre se reconstitue (deux moitiés de la salle à l’italienne arrivant des côtés) ; éclairée par un projecteur, Thaïs salue cette salle vide en un dernier adieu aux planches et met le feu au bâtiment. Au dernier acte, les ruines calcinées rappellent les débris d’un temple antique : c’est en ce lieu (fort logiquement) que les sœurs ont établi leur communauté. A l’arrière une toile peinte figure des dunes dans un mouvement suggestif de corps féminin : même dans le désert, la tentation n’est jamais loin. Un régal pour les yeux et l’esprit.
 
Quelques jours après la dernière de Thaïs, Valence proposera Le Cid en version concert. Pour l’occasion, Domingo sera sur le podium. Massenet est décidemment mieux servi ici que dans son pays d’origine.
 
 
 
 

 

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