Droit au but

Il Barbiere di Siviglia - Paris (Bastille)

Par Christophe Rizoud | jeu 24 Mai 2012 | Imprimer
 
 
Autant la critique s'était acharnée contre la Manon de Coline Serreau, autant les bonnes fées semblent s’être penchées sur son Barbier de Séville qui, pour sa 76e représentation à l'Opéra de Paris, la première de la saison, continue de faire carton plein. On retrouve sur scène tous les éléments qui ont contribué au succès de cette production dont la création remonte à 2002 : une bonne idée de départ - la transposition de l'action dans une Séville plus coranique que catholique –, des gags soigneusement dosés, des décors aussi beaux que variés intelligemment exploités, un tableau final féérique, digne des milles et une nuits, de la magie, du rêve, l'opéra quoi ! Mieux, avec le temps, le spectacle s'est bonifié. Quelques effets, ajoutés çà et là, viennent en rehausser le lustre, le « Cessa di piu resistere » enfin rétabli, qui plus est dans une scénographie footballistique désopilante, n'étant pas le moindre de ses nouveaux appâts (le dernier air du Comte Amalviva a longtemps été purement et simplement coupé compte tenu de sa difficulté ; sa reprise à Paris date de 2009).
Et quand la baraka est là, tout va. L’Orchestre de l’Opéra de Paris se montre plus à l’aise dans le Rossini buffa que seria ; cela s’entend. Le flot sonore s’écoule fluide, comme dessalé depuis cette Donna del Lago dont on ne gardait pas un souvenir impérissable. La direction de Marco Armiliato ne s’embarrasse pas d’états d’âme. Pourquoi faire ? Il Barbiere ne réclame pas d’attention particulière si ce n’est une précision exemplaire. Les prochaines représentations permettront d’ajuster quelques décalages, inévitables un soir de première. L’esprit l’emporte, vif, joyeux, bon enfant.
 
Dès les premières scènes, on sent un vent favorable souffler sur les dunes de sable qui tiennent ici lieu de place à Séville. Macbeth remarqué à Bordeaux cette saison, Tassis Christoyannis inscrit son Figaro dans la tradition des grands barytons italiens. Le drame lui convient mieux que la farce : son « largo al factotum » ne sera pas le numéro le plus applaudi de la soirée même s’il recueille un succès honorable. Mais, pris dans une spirale de bonne humeur, le chanteur finit par se prêter au jeu faisant valoir une certaine fantaisie à défaut de brillant. Surtout, la ligne conserve ce tracé irréprochable et la voix ce grain âpre qui la rend attachante.
Peu après, « Una voce poco fa » confirme que Rosina convient mieux que Cenerentola à Karine Deshayes (bien que scéniquement, son tempérament se satisfasse davantage de la mansuétude d’Angelina). Ecrit dans un registre moins profond, le rôle flatte une voix qui s’épanouit d’abord dans l’aigu. Sans faire d’étincelles, ni déborder de volume, avec cette honnêteté qui la caractérise, la mezzo-soprano française finit par s’imposer, ne serait-ce que par sa maîtrise du chant rossinien, perceptible dans un « Contro un cor » habilement orné.
Et ainsi de suite. Le chant de Carlo Cigni possède suffisamment de puissance pour faire enfler sa calomnie et suffisamment de noblesse et de jeunesse pour que Basilio occupe une place qui déborde son seul air du premier acte. Le brio avec laquelle Maurizio Muraro négocie les innombrables difficultés de son air « A un dottor della mia sorte » le place parmi les meilleurs Bartolo du moment : l’aigu, l’agilité mais aussi le ton, une manière subtile de moduler l’intensité du son pour en varier l’expression. Le « Il vecchiotto cerca moglie » burlesquement smurfé par Jeannette Fischer en Berta fait de cet aria di sorbetto mieux qu’un trou normand : une gourmandise qui relance l’action au lieu de former, comme souvent, une dispensable parenthèse.
Tout va, vous dit-on, et comme dans un match de foot quand l’équipe est soudée, la balle finit par passer au-delà de la ligne, entre les deux poteaux sous la barre transversale. C’est à Antonino Siragusa qu’il revient de marquer le but. Au sens propre lors d’un « cessa di piu resistere » qui voit le ténor jongler avec un ballon de foot pour le plus grand plaisir du public (dont les applaudissements et les rires rendent malheureusement l’air difficile à apprécier). Et au sens figuré tant le ténor sicilien domine la représentation d’un chant qui ne souffre pas de réplique. La voix n’a rien perdu de son impact ; elle frappe toujours droit avec pour conséquence une relative dureté que le chanteur compense par un mixage habile des registres et par une constante recherche de nuances. L’agilité est remarquable, l’aigu radieux, le medium inébranlable mais plus encore que ses qualités vocales, on aime l’humour dont Siragusa habille son Comte, les innombrables clins d’œil dont il émaille la partition : le « pace e gioa » nasillard et narquois, le « Se il mio nome » débité à la manière d’une ballade folk qui soudain se transforme en flamenco... Des malices qui flirtent parfois avec le cabotinage mais qui contribuent à rendre cet Almaviva décidément irrésistible.
A voir ou à revoir sans hésitation.
 
 
 
Version recommandée
 
Rossini: Il Barbiere Di Siviglia | Gioacchino Rossini par Claudio Abbado
 
 

 

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