Dutilleux, Rattle et le « souci du détail »

Par Clément Taillia | mar 26 Février 2013 | Imprimer
 
A Paris, Henri Dutilleux, 97 ans le 22 janvier dernier, est fêté par les vedettes de passage. Renée Fleming lui dédiait il y a trois mois un des bis de son récital à Pleyel. Cette semaine, Simon Rattle et les Berliner Philharmoniker l’inscrivent au programme de leurs deux concerts dans la même salle, ce mardi aux côtés de deux maîtres du romantisme d’outre-Rhin, Beethoven et Schuman.
Commençons par ces Correspondances pour soprano et orchestre, qu’ils ont créées en 2003 au côté de leur dédicataire Dawn Upshaw, avant que l’œuvre soit présentée dans une version étendue d’un cinquième Lied, à Paris, avec l’Orchestre National de France, Kurt Masur et Barbara Hannigan. Dès lors cette dernière est devenue l’ambassadrice du cycle qu’elle a notamment repris à Dortmund, à Bergen, à Liège, à Bruxelles, à Tokyo, et qu’elle vient d’enregistrer pour la Deutsche Grammophon avec l’Orchestre Philharmonique de Radio-France dirigé par Salonen. Des poèmes de Rilke et de Prithwindra Mukherjee, des lettres de Soljenitsyne et de Van Gogh constituent la substance même des Correspondances : toute la musique d’un Dutilleux assez inventif pour faire intervenir l’accordéon et le célesta, et assez génial orchestrateur pour utiliser l’orchestre avec une économie de moyens remarquable (Debussy et Ravel ne sont pas très loin), ne cherche qu’à laisser s’épanouir, éloquent, simple, aux frontières parfois de la tonalité, le chant, c’est-à-dire les mots. Ce chant, ces mots, le cycle a beau mériter d’être endossé par toutes les grandes sopranos de la planète lyrique, sont ceux de Barbara Hannigan. La canadienne maîtrise la moindre inflexion de la mélodie avec aisance, restitue chaque nuance sans jamais rien perdre du sidérant naturel qu’elle est, dans ce répertoire, la seule à posséder. Elle ose, surtout, « faire lyrique », sans état d’âme, quand cela est nécessaire : l’aigu final de la dernière lettre, celle de Vincent Van Gogh à Théo, impressionne comme impressionnerait un beau moment d’opéra. Ce pur plaisir de la vocalité, en musique contemporaine, est bel et bien possible, y compris dans une œuvre réellement complexe, indéniablement exigeante – et c’est ce double souci de l’esthétique et de la rigueur qui anime également Simon Rattle, toujours prompt à orienter l’hédonisme sonore qui est la pente naturelle du Philharmonique de Berlin pour, en partant du son, faire sens.
Car si une expression devait résumer l’ensemble de la soirée, ce serait sans aucun doute : souci du détail. Souci du détail dès la surprenante introduction du Troisième Concerto pour piano de Beethoven, au point que l’extrême méticulosité avec laquelle chaque nuance est articulée contrarie l’élan et la morgue qu’on peut attendre dans cette œuvre contemporaine de l’Héroïque. Mitsuko Uchida a déjà donné à Berlin les cinq concertos de Beethoven ; elle joue du piano comme Rattle dirige, étourdissante de virtuosité, impressionnante de hauteur de vue, mais plus à son aise dans les jeux chambristes du largo que dans la rage contenue de l’allegro initial, ou dans la vivacité plus classique du rondo final.
Souci du détail, enfin, dans la Rhénane de Schumann, mais avec un résultat plus uniformément réjouissant, puisque le souci du détail, ici, est une réhabilitation : celle du compositeur des Scènes d’enfant, qu’une rumeur tenace dépeignait en piètre orchestrateur. Le tourbillon dionysiaque du premier mouvement, la complexité dynamique du troisième, la subtilité avec laquelle les cuivres, solennels au début du « Feierlich », se mettent à nourrir la puissante énergie du « Lebhaft » conclusif… Ceci mérite bien toutes les splendeurs du Philharmonique de Berlin, machine de guerre à la force de frappe dévastatrice qu’il ne faut pas mettre entre toutes les mains ; celles de Simon Rattle, toujours si fascinant, feront encore office jusqu’en 2018 !
 
 

 

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