Elle s’appelait Sara

Stabat Mater - Paris (Pleyel)

Par Antoine Brunetto | mar 30 Novembre 2010 | Imprimer
Est-ce Pleyel ? C’est un poncif, mais on le vérifie une fois de plus : une salle de concert n’est pas le lieu idéal pour écouter de la musique religieuse. On n’y peut atteindre le recueillement qui donne à ce répertoire tout son sens. Et ce n’est pas un public affreusement catarrheux qui va arranger les choses ; rarement on aura entendu autant de raclements de gorge et autres toussotements en une seule soirée1…
 
Est-ce l’orchestre ? On a connu des ensembles baroques autrement dynamiques. Cela est particulièrement gênant dans le Vivaldi, sans nerf ni pulsation. Il est vrai que nos références dans ce répertoire sont aujourd’hui autrement latines, d’Europa Galante à l’Ensemble Matheus pour ne citer qu’eux. Sans aller jusqu’aux excès expressionnistes de certains, il manque à cette interprétation un souffle qui la ferait sortir d’une douce torpeur. Au crédit de The English Concert on note tout de même des sonorités exemptes d’aigreur, à l’exception notable du solo de viole d’amour du « Gloria Patri » dont les grincements rappellent davantage le chant d’une vielle.
 
Est-ce Anna Caterina Antonacci ? La cantatrice qui nous avait plutôt enchanté il y a quelques semaines dans la grande scène finale d’Otello de Rossini au Théâtre des Champs Elysées2, nous a paru ici beaucoup moins à son aise, au point de buter sur une phrase musicale du Salve Regina. Visiblement perdue, elle porte alors sa main au front avant de retrouver quelques mesures plus loin le fil de la partition. De toute façon ce Salve Regina ne nous avait pas vraiment convaincu, même avant l’incident. La voix avait mis un peu de temps à se chauffer, un rien raide au début et cette pièce aurait gagné à être chantée avec davantage d’angélisme. Non que le timbre de la soprano italienne soit dépourvu d’attraits : au contraire, s’il semble avoir perdu un peu de chair, il lui reste une couleur ombrée combinée à une très légère raucité qui accroche l’oreille. Il s’agit là plutôt d’une question de tempérament : dans le Stabat Mater, autrement réussi (on y reviendra), on sent la tragédienne qui sommeille en Anna Caterina Antonacci s’épanouir dès que la phrase se fait plus dramatique.
 
Reste cependant la satisfaction d’avoir entendu une chanteuse totalement dans son élément : Sara Mingardo. Son contralto compact et un peu mat peut parfois sembler manquer de rayonnement ou de puissance dans le répertoire opératique. Rien de tel ici, où l’on admire plutôt sa subtile irisation. Surtout elle démontre une maîtrise technique superlative, variant à l’envi la dynamique, jusqu’à la messa di voce la plus subtile. Mais le plus impressionnant est sûrement le fait que cette technique n’a rien de gratuit : elle est au service de l’interprétation. Malgré l’environnement peu propice, on est subjugué, littéralement élevé par le « Cum dederit delictis suis somnum » du Nisi Dominus où la direction immobile de Harry Bicket trouve enfin sa justification.
 
Le Stabat Mater atteint les mêmes sommets. Contrairement à ce que l’on aurait cru, les voix de Sara Mingardo et d’Anna Caterina Antonacci se mêlent à merveille, le timbre légèrement émacié de la soprano épousant la densité du contralto dès le premier numéro (« Stabat Mater dolorosa »). Mais avec son chant intériorisé Sara Mingardo prend encore l’avantage. « Fac ut portem Christi mortem » et sa descente chromatique dans l’extrême grave exhalent un souffle divin qui achève de faire du contralto le principal intérêt de la soirée.
 
 
1 Un spectateur excédé se fend d’ailleurs d’un « vos gueu… » retentissant, qui a pour effet de freiner les toussotements fâcheux pendant un moment.
2 Lire le compte-rendu de Placido Carrerotti

 

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