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La Fille du régiment - Bilbao

Par Jean-Marcel Humbert | ven 08 Mai 2009 | Imprimer
Gaetano Donizetti (1797-1848)
 
La Fille du régiment
Opéra-comique en 2 actes (1840),
livret de Jules Henri de Saint-Georges
et Jean François Alfred Bayard
 
Helena Dueñas, Íride Martínez, Juan Diego Flórez, Annie Vavrille et Paolo Bordogna
 
 Mise en scène : Emilio Sagi
Scénographie et costumes : Julio Galán
Éclairages : Daniele Naldi
(production du Teatro Comunale di Bologna)
Marie : Íride Martínez
Tonio : Juan Diego Flórez
Sulpice : Paolo Bordogna
La marquise de Berkenfield : Annie Vavrille
Hortensius : Alberto Arrabal
Le caporal : Iñigo Martin
La duchesse de Crackentorp : Helena Dueñas (actrice)
Serviteur de la marquise : Carlos Roo (acteur)
Un paysan : Juan José Puente
Le professeur de piano : Miguel N’Dong
Un valet, une servante : non crédités
Orchestre symphonique de Navarre, chœurs de l’Opéra de Bilbao
Direction : Yves Abel
Bilbao, Palacio de Congresso y de la Musica Euskalduna Jauregia,
8 mai 2009


La production de l’Opéra Comique de Paris, avec June Anderson et Alfredo Kraus, nous avait transportés au milieu des vitrines du musée de l’Armée : Marie n’avait qu’à choisir sa période historique préférée. La récente version de Laurent Pelly transpose l’action dans la Première Guerre Mondiale, et Marie se retrouve sur le front à partager la vie des soldats : cette production récente que l’on a beaucoup vue ces derniers temps (Londres, Vienne, New York et bientôt Barcelone…) a quelque peu éclipsé celle d’Emilio Sagi créée à Oviedo en 1994 et reprise à Bilbao en 1996 avant d’être produite sous sa forme actuelle par le Teatro Comunale de Bologne (gravée sur DVD avec Patricia Ciofi et Juan Diego Flórez), et présentée avant Bilbao dans d’autres théâtres : la version Sagi souffre de ce fait de la comparaison.
Le metteur en scène Emilio Sagi n’est plus à présenter, c’est une des valeurs sûres actuelles sur le plan international. Mais il est intéressant de connaître ses origines : après Oviedo, où il a présenté des mises en scène d’opéras et de zarzuelas, il est devenu directeur artistique du théâtre de la Zarzuela de Madrid, où il a notamment fait venir Alfredo Arias pour mettre en scène en 1999 une Corte De Faraón restée mémorable. Il continue depuis à concilier son travail de directeur artistique dans d’autres opéras et de metteur en scène1.
Sa mise en scène de La Fille du régiment est loin d’être inintéressante. L’esprit en est très différent de celle de Pelly : nous sommes pendant la Seconde Guerre Mondiale, la population se réfugie dans un café, et l’armée vient la délivrer. Une armée proche de l’image idéale du soldat américain véhiculée par Hollywood à cette époque : Marie porte donc jupe kaki, corsage et cravate assortis, et c’est certainement là un des points faibles de cette production. En effet, elle n’est plus véritablement la « fille » du régiment, mais une femme soldat selon nos critères actuels (du genre de celles que nous croisons journellement dans les rangs de l’armée, de la gendarmerie ou de la police, qui, sanglées dans des uniformes souvent trop ajustés, roulent des mécaniques l’air faussement décontracté pour mieux imiter leurs confrères masculins). La mise en scène respecte par ailleurs parfaitement l’intrigue et les situations ; tout au plus regrettera-t-on que les choristes tapent dans leurs mains à chaque « morbleu, corbleu », rendant ceux-ci inaudibles.
Juan Diego Flórez est le spécialiste actuel incontesté de ce répertoire, et il est depuis quelques années, aux quatre coins du monde, « le » Tonio des plus grandes cantatrices. Il est difficile de comparer une voix d’une salle à une autre, aux caractéristiques sonores souvent très différentes. La belle salle ultra moderne de Bilbao (1999) sonne parfois étrangement (du moins à la place que j’occupais), avec par exemple des sonorités d’orchestre cotonneuses, surtout pendant l’ouverture, en donnant par ailleurs la part belle au public avec le plus extraordinaire festival de toux en quadriphonie qu’il m’ait été donné d’entendre. Pour ce qui est de Juan Diego, la voix m’a semblée plus ample et forte qu’auparavant, tout en conservant la technique et le style qu’on lui connaît : donc une magnifique interprétation, lumineuse, qui domine superbement l’ensemble de la distribution. Le public lui a fait une ovation méritée, sans pour autant obtenir les bis que le chanteur a été accoutumé de donner à La Scala, au Met, à Vienne et à Covent Garden.
A ses côtés, Íride Martínez assure une prestation d’un très haut niveau. Cette cantatrice costaricienne bien connue a déjà chanté des premiers rôles au festival de Salzbourg, à Glyndebourne, à la Scala, et aux opéras de Vienne et de Paris (Zerbinette, Lucia, Konstanze, Amina, Violetta…). C’est dire qu’elle a les moyens techniques pour le rôle de Marie, sans toutefois avoir la fragilité et la variété de jeu de Ciofi ni l’abattage de Dessay. Mais l’une de ses grandes qualités, outre celles purement vocales parfaitement adaptées au rôle, est d’avoir réussi à se démarquer des deux principales titulaires du rôle en créant son propre personnage : une Marie plus « bombe sexuelle », plutôt vulgaire (encore le cinéma américain), limite « fille à soldats », on aime ou on n’aime pas, mais cela se tient. Elle est surtout très drôle en infirmière soignant Tonio, et plus convaincante encore dans l’air des adieux, à la fois très musical et émouvant.
Le reste de la distribution et les chœurs sont d’excellente qualité, hormis la prononciation de la langue française souvent déficiente. Une mention particulière à l’excellent Sulpice de Paolo Bordogna, et à Annie Vavrille qui campe une amusante marquise de Berkenfield à la Castafiore : toque plantée droit sur la tête, position du corps et des pieds, elle imite (volontairement ou non ?) l’héroïne des Bijoux. Helena Dueñas n’est bien sûr ni Caballe ni Dawn French, et surtout Sagi ne lui laisse guère de possibilités de s’éclater dans le rôle de la duchesse de Crackentorp. Pourtant, le second acte est un festival de non sens réjouissants, avec un pianiste fort drôle, et surtout un valet et une servante extraordinaires, dignes des Deschiens, qui auraient vraiment mérités d’être crédités dans le programme.
La direction à la fois fluide et musclée d’Yves Abel contribue à faire de cette représentation une excellente soirée, digne des plus grands opéras internationaux.
Jean-Marcel Humbert
 
1 Pour en savoir plus sur Emilio Sagi, on lira le compte rendu des Fées au Châtelet à Paris ainsi que son interview par Brigitte Cormier le 23 mai 2008.
 
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