Et la décadence, dans tout ça ?

Cléopâtre - Marseille

Par Laurent Bury | jeu 20 Juin 2013 | Imprimer
 
Avait-on revu la Cléopâtre de Massenet depuis sa résurrection à Saint-Etienne en 1990 ? On a pu l’entendre en concert à Salzbourg en juin 2012, avec une distribution de rêve (Koch, Tézier, Piau), mais qui a osé la remonter en scène ? Merci donc à Maurice Xiberras d’avoir osé inscrire la reine d’Egypte dans la série d’héroïnes méditerranéennes que l’opéra de Marseille a eu à cœur de défendre depuis plusieurs saisons, après la Bérénice de Magnard ou la Salammbô de Reyer. Comme pour Le Cid en juin 2011, c’est à Charles Roubaud qu’a été confiée la mise en scène, et là, nous commençons à déchanter. Certes, l’œuvre est quasiment inconnue et nul n’a envie de la voir nécessairement transposée sous le régime nazi ou dans un vaisseau spatial, mais de là à proposer un spectacle aussi sage, aussi convenu ! Incarnation de tous les fantasmes, Cléopâtre devrait être une vamp vénéneuse, et toute cette histoire devrait baigner dans la perversion d’une Rome décadente. On voudrait le Satyricon de Fellini ou Messaline, impératrice et putain, et l’on n’obtient qu’un gentil péplum où le très pudibond Code Hays n’aurait rien trouvé à redire : l’ensemble est joli, mais où sont les personnages « pittoresque et sinistres » que prévoit le livret pour le tableau de la taverne, par exemple ? Pour les cinq lieux où se situe l’action, le principe de projections vidéo est une solution très acceptable (à condition que la technique fonctionne), mais pourquoi tant de neutralité et de symétrie placide ? Les costumes, très seyants, jouent eux aussi la carte de la reconstitution aimable, jouant parfois sur une Antiquité-1900 digne des meilleurs peintres pompiers. Tout cela pourrait être transcendé par une authentique direction d’acteur, mais c’est là que le bât blesse, car il n’y en a pas vraiment, et chacun a recours à ses gestes favoris, le plus souvent planté face au public. Seul semblant d’idée : les portes du tombeau se referment après la mort de Cléopâtre, et les deux vantaux ornés de bas-reliefs représentant un homme à gauche, une femme à droite, sont rapprochés, comme « Antoine et Cléopâtre à jamais réunis ».
 
Par bonheur, sur le plan musical, il y a nettement plus à se mettre sous la dent. Grand défenseur de l’opéra français des XIXe et XXe siècle, directeur musical de l’Orchestre philharmonique de l’Opéra de Marseille depuis quelques mois, Lawrence Foster est l’homme de la situation, capable de respecter cette ultime partition de Massenet, où le compositeur semble avant tout viser le dépouillement dans les dialogues, ce qui ne l’empêche pas de recourir à un orientalisme assez débridé pour certains passages, et de livrer quelques passages pompeux pour les divers cortèges qu’on voit passer au cours de la représentation. Même si Cléopâtre n’a pas subi les mêmes tripatouillages que Le Cid il y a deux ans, on regrette que le ballet du troisième acte ait été coupé, car le bel air « J’ai versé le poison » surprend l’auditeur de façon trop abrupte, ainsi que l’arrivée inopinée d’Octavie. Le dernier acte, lui, est du meilleur Massenet. Après avoir été Chimène, Béatrice Uria-Monzon est sans doute la raison de cette Cléopâtre, et le rôle lui convient, sur le plan scénique aussi bien que vocal, même si, de façon peut-être paradoxale, sa zone de confort semble se situer davantage dans l’aigu que dans le grave, extrêmement sollicité par la partition. Lucy Arbell était contralto, et de ce fait, le rôle n’inclut que fort peu d’incursions vers des notes plus hautes. De Marc-Antoine, Jean-François Lapointe a la prestance, mais il a aussi le timbre, puisque Massenet avait choisi un héros baryton ; dommage que la mise en scène réduise le triumvir à un balourd brutal. Egalement venue du Québec, Kimy McLaren était l’Infante dans Le Cid ; elle est ici une Octavie légère à la diction châtiée. Ténor massenétien par excellence, Luca Lombardo se devait d’ajouter Spakos à son répertoire, mais comment croire à celui qui devrait être un rival pour Marc-Antoine lorsqu’on découvre ce personnage timoré, effacé ; un metteur en scène digne de ce nom aurait dû aider le chanteur dans cette tâche au lieu de le laisser s’appuyer sur ses seules compétences vocales. Antoinette Dennefeld nous ravit dans les quelques phrases que Charmion a à dire, par la souplesse de son timbre et le naturel de son chant. Et l’on ajoutera que le tout jeune danseur Marco Vesprini est parfait dans le rôle de l’Ephèbe, même si, là encore, on doit se contenter d’imaginer le frisson qu’aurait pu faire passer une conception un rien plus osée de sa scène.
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