Féerie électrique

Cendrillon - Saint-Etienne

Par Laurent Bury | mar 23 Octobre 2012 | Imprimer
 
Les spectacles qui charment l’esprit autant que l’œil se font rares, mais en allant assister à Saint-Etienne à la reprise de la Cendrillon montée d’abord à l’Opéra-Comique en mars 2011, on savait pouvoir s’attendre à un enchantement de ce genre. On sait que la lumière est toujours au cœur du travail scénique de Benjamin Lazar, mais cette fois, il ne s’agit pas de ces bougies qu’il a su imposer pour Lully ou Cavalli : pour cet opéra dont la création coïncida presque avec l’Exposition universelle de 1900, c’est la fée électricité qui triomphe, et aussi cette autre forme d’usage de la lumière qu’est le cinéma. Comme toujours, l’idée semble rétrospectivement sauter aux yeux, mais quel meilleur équivalent visuel pouvait-on trouver pour ce Massenet féerique que les films de Méliès ? Nous assistons donc, au premier acte, au tournage d’un de ces courts métrages sautillants où nymphes, esprits et démons apparaissent et disparaissent au gré des premiers trucages de l’histoire du cinématographe, dans un de ces ateliers-serres où travaillaient les premiers réalisateurs. Tandis que la famille de Pandolfe surjoue pour la caméra, Cendrillon n’est pas une actrice mais une petite main, accessoiriste ou autre, qui se retrouve seule sur le plateau, toutes lumières éteintes, après la fin du tournage, et c’est là que commence son rêve, quand des cintres tombent des ampoules électriques figurant les étoiles. La robe magnifique que lui offrira sa fée-marraine sera elle aussi constellée de loupiotes ; du reste, avec son nom de cocotte fin de siècle plutôt que d’héroïne de contes (l’héroïne d’un Fil à la patte de Feydeau se prénomme elle aussi Lucette), cette Cendrillon-ci n’est-elle pas elle-même une « petite lumière » ? Outre le jeu savoureux sur le « Grand Siècle-1900 » que proposent les costumes, où les aigrettes se mêlent aux fontanges, et où les manches gigots se greffent aux robes à panier, c’est tout un hommage à l’Art Nouveau qu’on trouve ici : la fée semble rhabillée comme la buveuse de champagne Dry Imperial dessinée par Mucha pour Moët & Chandon, et les esprits empruntent les habits de la Loïe Fuller, pour sa danse serpentine, autre exploitation artistique de la lumière électrique.
 
En reprenant ce spectacle, l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne a aussi réussi la prouesse de garder le meilleur de la distribution de Paris, en remplaçant son élément le plus contestable, c’est-à-dire la Fée d’Eglise Gutierrez. Avec Mélanie Boisvert, la bonne Marraine retrouve la typologie vocale qui est la sienne, sans échoir pour autant à un petit rossignol fluet : la soprano canadienne a les aigus virevoltants mais aussi les graves du personnage. Après avoir inspiré quelque crainte par un « Cœur sans amour » qui la cueille sans doute à froid, Marie Lenormand reprend le rôle du Prince qu’interprétait Michèle Losier à Paris, et l’on retrouve toutes les qualités de timbre et de diction qui faisaient le prix de sa Mignon à l’Opéra-Comique. Caroline Mutel et Caroline Champy Tusun se substituent sans mal aux titulaires parisiennes des deux méchantes sœurs, ici parfaitement bécasses, d’autant mieux qu’elles sont secondées par l’irrésistible Madame de la Haltière que campe une Ewa Podles ravie de s’encanailler loin de Rossini, ou tout simplement de s’amuser dans un rôle comique, elle dont le répertoire en comporte si peu. Son registre grave tonitruant et ses mille facéties lui permettent de composer un personnage inoubliable de méchanceté stupide. L’on est tout aussi ravi de retrouver l’excellent Laurent Alvaro en Pandolfe-Méliès, tour à tour cocasse et émouvant, et en grande forme vocale. Enfin, des deux Cendrillon que proposaient en alternance la Salle Favart, Judith Gautier est celle qui correspondait sans doute le plus idéalement à l’héroïne : frêle et discrète, modeste et douce, mais d’une voix parfaitement conduite d’un bout à l’autre du rôle. Sous la direction de Laurent Touche, chef du Chœur lyrique Saint-Etienne Loire, les musiciens semblent prendre à interpréter cette partition un plaisir égale au nôtre, et l’on se dit que s’il n’y avait que des spectacles d’une telle beauté et d’une telle intelligence, le centenaire de Massenet aurait été bien fêté. On retournera pourtant à Saint-Etienne pour le grand événement de l’année, la recréation de son opéra Le Mage. Mais comme on dit dans les contes de fées, ceci est une autre histoire.
 
 

 

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