Gai, gai, marions-les !

Croquefer / L'île de Tulipatan - Paris (Athénée)

Par Christophe Rizoud | jeu 20 Décembre 2012 | Imprimer
 
Qu’est-ce qui permet de « marier » Croquefer à L’Ile de Tulipatan ? Qu’est-ce qui permet d’associer un opéra-bouffe troussé en 1857, du temps où Offenbach n’était même pas encore l’auteur d’Orphée aux Enfers, à un autre conçu en 1868, la même année que La Périchole, après une série quasi ininterrompue de triomphes ? En dehors du caractère abracadabrantesque que les deux intrigues ont en commun, on citera leur brièveté (guère plus d’une heure dans les deux cas), et surtout cet art tout offenbachien de faire se télescoper le grand opéra et la fête à neu-neu, Les Huguenots et la danse des canards : La Juive est ici fortement mise à contribution : le « Viens, Rachel, mon seul bien » du premier acte de l’opéra de Halévy est cité dans Croquefer, tandis que dans L’Ile de Tulipatan, c’est « Dieu m’éclaire », la cabalette de « Rachel, quand du Seigneur », que l’on retrouve mot pour mot et note pour note, enchaînés à chaque fois avec les rythmes de danse les plus gaillards. Pour faire rire le public du second empire, Offenbach savait conclure les unions les plus improbables et marier le drame avec le cancan. En cela, ces deux œuvres se rejoignent, se ressemblent et s’assemblent sans difficulté.
Les Brigands ont donc eu raison de les associer, et de revenir au passage à leurs premières amours, après plusieurs recréations, dont un inoubliable Docteur Ox en 2003. Dans Croquefer, c’est surtout la musique qu’on remarque ; dans L’Ile de Tulipatan, le livret s’impose par son absurdité grandiose. Sous-titré Le dernier des paladins, le premier se situe dans un Moyen Age de convention soigneusement truffé d’anachronismes, tandis que le second pose toutes sortes de questions qui résonnent dans les esprits de 2012. Avec qui peut-on marier une fille qui n’en est pas une, sinon avec un garçon qui n’en est pas un ? Telle est la donnée de base qui réunit le duc Cacatois XXII, son fils-fille Alexis, le premier ministre Octogène Romboïdal, son épouse Théodoline et leur fille-fils Hermosa. Le metteur en scène Jean-Philippe Salério célèbre ces noces de main de maître, dans les décors simples et astucieux de Thibault Fack, avec notamment quelques gags inédits suscités par le procédé désormais courant du miroir incliné en fond de scène.
Surtout, pour revivre, ces œuvres ont besoin d’être appariées aux interprètes adéquats, aussi habiles à dire le texte qu'à chanter la musique. Et en l’occurrence, on croirait qu’elles ont été écrites pour la troupe ici réunie. S’appuyant sur quelques fortes personnalités, Les Brigands proposent un spectacle pétaradant, où il faut d’abord saluer bien bas Flannan Obé, ici véritable super-star qui porte la soirée à bout de bras. Sa double incarnation, en Croquefer puis en Hermosa, est un numéro qui laisse pantois, dans la couardise grotesque du paladin, puis dans la virilité indésirable de la garçonne. Il joue la comédie, il danse, il chante, rien ne lui semble impossible, le public est terrassé de rire. Autre élément indispensable de cette réussite, Lara Neumann, dont on admet sans peine qu’en interprétant « La Chalcographie », elle ait pu faire oublier Arletty à Christophe Rizoud. Véritable actrice – ah, ses mimiques ! –, elle est aussi une authentique chanteuse, qui fait merveille en Fleur-de-Soufre dans Croquefer autant qu’en épouse indigne dans Tulipatan. A leurs côtés, on retrouve deux piliers de la troupe : Loïc Boissier, fondateur de la compagnie, qui se contente dans Croquefer du rôle muet de Mousse-à-mort (la censure n’autorisant alors à Offenbach que des œuvres à cinq personnages, la solution fut d'obliger le cinquième à brandir ses répliques inscrites sur des cartons), mais pour mieux se rattraper dans la deuxième partie. Emmanuelle Goizé, de l’aventure depuis 2001, n’est pas très gâtée dans ces deux œuvres, et paraît vocalement en retrait, sauf lorsqu’elle piaille d’une voix suraiguë dans la chanson à boire de Croquefer. Enfin, François Rougier, qu’on retrouvera prochainement dans l’Académie de l’Opéra-Comique, laisse entendre une jolie voix de ténor qui doit encore gagner en puissance dans le bas de la tessiture (du 9 au 13 janvier, Oliver Hernandez lui succédera). L’orchestre, réduit à neuf instrumentistes, est conduit non pas d'une baguette mais d’une main alerte par Christophe Grapperon, le caractère guilleret des partitions se prêtant assez bien à la réduction conçue comme à l’ordinaire par Thibault Perrine. Une fois de plus, Les Brigands ont su marier le rire et la musique, qu’ils en soient remerciés.
 
 
 

 

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