Gourmands, ne pass’abstenir !

Hansel und Gretel - Toulouse

Par Maurice Salles | dim 22 Décembre 2013 | Imprimer
 
Depuis sa création, Hänsel et Gretel a suscité d’infinis commentaires : à quel public s’adresse cet opéra ? Dans l’esprit de la librettiste et du compositeur, respectivement sœur et frère, à des enfants. Le spectacle proposé à Toulouse ravive l’interrogation. Le metteur en scène Andreas Basler a pris le parti d’une double transposition, temporelle et sociale. Le passé lointain et indéterminé du conte devient le temps de la création de l’œuvre (1893) comme en témoignent les costumes de Gabriele Theiler-Heimann et le portrait de Wagner, dernier trésor qu’un huissier fait enlever pendant l’ouverture. Plus de petit logis sombre en bordure de la forêt mais une grande maison bourgeoise, et la détresse financière dont témoigne la saisie semblent moins liée à la condition sociale des parents, comme dans le conte, qu’à l’incurie du père de famille, que l’on voit par ailleurs emporter les derniers bijoux de sa femme. Sur cette lancée, le metteur en scène interprète aussi l’histoire : Hansel et Gretel ne s’égarent pas réellement dans la forêt, puisqu’ils ne vont pas y cueillir des fraises mais jouent à faire semblant autour du sapin de Noël. Puis ils s’endorment. La maison de pain d’épice est-elle née de leur désir de manger le gâteau en forme de chalet rapporté par leur père ? La méchante sorcière ressemble fort à leur domestique revêche qu’ils se représentent comme une autre Nanny MacPhee. Quant au four où ils rêvent de la précipiter il n’est autre que le grand poêle de faïence. Entre temps les anges seront venus veiller sur leur sommeil – un groupe qui réunit des aïeux jusqu’aux plus lointains, superbe composition plastique des costumes, perruques, maquillages et attitudes – le Marchand de Sable sera apparu sur le lit, flanqué de jouets vivants (une poupée et un ours ) avant de s’endormir lui-même après avoir chanté, et le Bonhomme Rosée voltigera tel un ballon accroché au fil que tient l’enfant poupée. Autant d’idées dont naissent des images séduisantes, enrobées dans les éclairages très étudiés de Stefan Bolliger et que soutiennent les évolutions du décor, conçu par Harald Thor pour montrer aux spectateurs les métamorphoses que le réel subit dans le rêves : les lits deviennent des cages, les sapins de Noël se multiplient, les murs s’écartent, le toit s’envole… Comment ne pas admirer cette cohérence et ce savoir-faire ? Mais comment ne pas noter la limite du parti-pris, quand le texte se réfère aux éléments du conte disparus (la chaumine) ? Car la traduction de Catulle Mendès, même si elle peut sembler désuète dans la recherche de son vocabulaire, reste fidèle à l’essentiel. Mais comme les frères Grimm s’étaient quelque peu éloignés, au fil des éditions successives, de la volontaire simplicité de leur rédaction initiale* le metteur en scène s’éloigne d’une mise en images littérale, peut-être au détriment de l’enseignement moral inhérent au genre et de l’option sociale du conte initial. Toutefois la vision qu’il propose est intelligente et belle. A sa façon, elle procède du travail accompli par Humperdinck et sa sœur : eux avaient adapté le conte des Grimm à partir de la version christianisée par Bechstein en 1845, lui propose une lecture mâtinée de Propp et de Bettelheim. Du coup, ne s’adresse-t-elle pas surtout à un public averti, capable d’en apprécier la pertinence ? D’où notre perplexité : quel est le public visé ? Les enfants vont-ils s’y reconnaître ?
L’ovation qui explose au rideau final – le théâtre est comble et les enfants y sont nombreux – semble apporter la réponse, et justifier aussi bien la mise en scène que la proposition de Frédéric Chambert. Il est vrai qu’il y a aussi une évidence : l’interprétation musicale et vocale est des plus satisfaisantes, et suffirait à elle seule à susciter cet enthousiasme. Les musiciens de l’orchestre semblent savourer eux-mêmes la musique qu’ils exécutent, à en juger par la virtuosité enjouée des passages où l’écriture de Humperdinck permet à divers pupitres – les cors en particulier – des soli miniature et tout un jeu de rythmes et de couleurs qui, sous la direction très présente de Claus Peter Flor, chantent ou résonnent moins comme Wagner, même si le maître et l’inspirateur est présent par des thèmes et des échos, que comme Richard Strauss. La dynamique des ensembles, l’expressivité sonore, la gradation des volumes, l’exacte coïncidence du fortissimo et de l’explosion du four, c’est une fête orchestrale.
 
  
En scène, la distribution ne leur cède en rien. N’était son ultime intervention, où reparaît le vibrato d’usure déploré parfois, on jurerait que Jean-Philippe Lafont a retrouvé une nouvelle jeunesse vocale, avec la présence scénique qu’on lui connaît. Diana Montague est la bourgeoise digne et angoissée voulue par le metteur en scène et non la paysanne affolée par la misère du conte, avec un français presque parfait et une voix manifestement bien contrôlée. Tour à tour Marchand de Sable et Bonhomme Rosée Khatouna Gadelia est aussi gracieuse qu’irréprochable. La spirituelle Jeannette Fischer s’en donne à cœur joie dans la composition du personnage de la bonne qui devient la sorcière ; on connaît la fantaisie de la comédienne, on découvre l’étendue d’une voix qui ne flanche pas dans les graves, émis franchement et sans poitriner, et s’élance dans l’aigu sans trembler. Les rôles titre sont respectivement Silvia de la Muela et Vannina Santoni. La première, cheveux coupés court, campe un garçonnet qui aurait troublé le professeur Von Aschenbach ; elle triomphe du défi scénique par un engagement sans relâche au prix duquel elle donne une délicieuse impression de naturel, même vocalement, le comble de l’art. Pour la seconde, l’écriture est par moments trop virtuose pour qu’on l’oublie même si la soprano semble se rire du trille et du suraigu ; mais son lied au début du deuxième acte, comme a capella et chanté sans vibrato, est un pur ravissement. Elle ne le cède en rien à sa partenaire sur le plan scénique et leurs duos sont enchanteurs. Alors, qu’on ait goûté ou non la vision proposée, l’intervention finale de la Maîtrise, dont les membres incarnent les enfants délivrés, c’est bien la cerise sur le gâteau d’une matinée délicieuse !
* d’après l’éclairante contribution au programme de salle de Françoise Knopper, Professeur en Etudes germaniques à l’Université Toulouse-Le Mirail, Co-directrice de l’Institut IRPALL
 

 

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