Karita Mattila, le chant transfiguré

Sibelius, Saariaho - Paris (TCE)

Par Marcel Quillévéré | mer 13 Avril 2011 | Imprimer
En composant le programme de ce concert à Paris, l’Orchestre de Rotterdam n’a pas choisi la facilité. Et pourtant le public est venu en nombre au Théâtre des Champs-Elysées. Pour la soprano Karita Mattila ? A n’en pas douter, si on en juge à l’applaudimètre ! Et avec raison, car c’est la soprano finlandaise qui donne vie à cette soirée, qui l’embrase par sa passion, son engagement et par cette voix exceptionnelle où l’aigu, constamment mis à contribution en l’occurrence, rayonne au-dessus des plus grands tutti d’orchestre.
Elle chante deux œuvres que la majorité des auditeurs entend sûrement pour la première fois. Deux poèmes lyriques encadrés par les Danses de Bartok et l’imposante et énigmatique 4e Symphonie de Sibelius que le public a écoutée avec une attention rare. Une œuvre, tout en méandres et labyrinthes, où la direction précise (voire distanciée et froide) de Jukka-Pekka Saraste a le mérite de la clarté, même si plus de passion serait la bienvenue dans cette œuvre complexe, aux élans torturées qui se cherchent et s’entrechoquent, en une tragique « plongée en soi » (comme l’écrit Pierre Gervasoni dans le programme). À la fin de chaque mouvement, les phrases semblent s’éteindre dans le grave, tel le questionnement éperdu qui sous-tend la symphonie et qui reste à jamais sans réponse. La direction au cordeau de Saraste convient mieux aux Danses de Bartok, dans lesquelles le lyrisme, confié aux cordes, est perpétuellement contrecarré par le rythme implacable et désarticulé, martelé à la petite harmonie et aux cuivres, entre musique paysanne et musique de foire (ce que n’aurait pas renié Stravinsky à la même époque).
 
Après ces danses faites pour la poussière des terres battues, l’œuvre de Kaija Saariahio n’est qu’alizés et brises marines. On connaît son talent de coloriste et d’orchestratrice qui rend si émouvante cette musique aux lumières irisées, toute en contemplation et en émerveillement, et qui semble s’épanouir davantage au concert qu’à l’opéra. Serait-ce aussi parce que l’écriture vocale est curieusement plus convenue et académique ? Une tessiture aigüe redoutable (que Mattila négocie avec une vaillance admirable) et des sauts d’intervalles vertigineux entravent la déclamation du texte. Le programme explique succinctement qu’il s’agit du drame d’une femme abandonnée. Mais le poème d’Amin Maalouf disparaît dans ce flot vocal où Karita Mattila « déploie toutes ses voiles », comme elle le chante dans la première mélodie. On s’accroche alors à quelques bribes de mots, tout en se sentant frustré de ne pas mieux comprendre cette douloureuse traversée, sur l’esquif d’une vie dont on devine que « le mât se brise ». Faute de sous-titres, seule nous parvient la psalmodie d’une désespérance que Karita Mattila transmet avec force et sincérité.
Au point d’avoir l’impression de comprendre soudain le finlandais, quand juste après, la soprano raconte et chante, avec foi et conviction, le poème du Kalevala magnifiquement mis en musique par Sibelius dans son Luonnotar.
 
 
 

 

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