La Coline pas très inspirée

Manon - Paris (Bastille)

Par Laurent Bury | sam 14 Janvier 2012 | Imprimer
 

 

« Il y a des lieux où souffle l’esprit », écrivait en 1913 Maurice Barrès dans La Colline inspirée. Hélas, hormis son prénom, madame Serreau n’a pas grand-chose en commun avec la colline de Sion chantée par l’écrivain français. Pourtant, elle réfléchit beaucoup, sans doute même trop. Le temps est loin où la réalisatrice de Trois hommes et un couffin se contentait de divertir le grand public ; elle se triture désormais les méninges et voici le message né de son fertile cerveau : l’histoire de Manon étant intemporelle, il faut nous le montrer en mélangeant toutes les époques. Cette idée serait simplement niaise si elle ne s’accompagnait de gags et de « trouvailles » plus stupides encore, comme ces patineuses 1900 et ces soutanes transparentes à Saint-Sulpice… Et encore, tout cela serait tolérable s’il y avait ne serait-ce qu’une once de direction d’acteur, un soupçon d’imagination dans la façon de régler les déplacements. Las ! c’est le néant total, pour les solistes comme pour le chœur. Livrés à eux-mêmes, les chanteurs se rabattent sur quelques gestes convenus qui n’expriment strictement rien. Aucune sensualité, aucune affection même ne semble unir Manon à Des Grieux.

 

Et ce n’est pas là encore le pire. Non, le scandale absolu, c’est le charcutage de la partition, le rapiéçage lamentable dont l’acte du Cours-la-Reine fait surtout les frais, tripatouillage indigne qui saute aux yeux dès que l’on consulte le programme où est reproduit le livret intégral de l’œuvre. Si cet opéra est trop long, qu’on ait donc le courage d’en donner un autre, plus court et surtout plus rare ! Pourtant, la direction superficielle et beaucoup trop rapide d’Evelino Pidò, qui ne laisse jamais à la musique la possibilité de s’épanouir, a dû faire gagner de précieuses minutes. Le temps ainsi économisé est malheureusement perdu à cause des décors, trop lourds à changer mais assez jolis (les costumes, mélangeant le rouge, l’orange et le vert, sont en revanche plutôt laids).

Quant aux voix, ce ne sont pas elles non plus qui nous feront oublier toutes les carences de cette nouvelle production dont on frémit à la pensée qu’elle pourrait rester au répertoire. Très applaudie, Natalie Dessay a son quart d’heure de gloire avec « Je marche sur tous les chemins » et « Obéissons quand leur voix appelle », les deux seuls passages parfaitement écrits pour sa voix. Le reste du temps, elle est trop souvent inaudible, sauf dans l’aigu et quand l’orchestre se tait. Sa présence dans ce rôle, dans une salle aussi vaste que Bastille, relève du contresens pur et simple, malgré les immenses qualités d'actrice qu'elle a souvent eu l'occasion de manifester dans d'autres productions. Giuseppe Filianoti est beaucoup plus à sa place en Des Grieux : le français chanté est correct (le parlé l'est un peu moins), mais l’aigu est terriblement tendu, et « Ah ! Fuyez, douce image » semble être une épreuve. Sans doute sur les indications de Coline Serreau, le toujours solide Franck Ferrari en Lescaut transforme « O Rosalinde » en simple bouffonnerie, mais on sera indulgent envers le malheureux baryton déguisé d’un bout à l’autre de la soirée en fan des Sex Pistols (voir brève). André Heyboer n'est affublé d'une crête d’Iroquois qu'au deuxième acte, mais cet excellent chanteur n’a hélas pas d’air en solo. Paul Gay montre, après son Méphistophélès de la rentrée, qu’il n’a peut-être pas tous les moyens d’une vraie basse. Luca Lombardo aurait pu composer un Guillot intéressant s’il n’avait été lâché tant par le chef – son rôle est réduit à une peau de chagrin – que par la metteuse en scène – au lieu de construire un personnage, on se borne à déguiser Guillot en Louis XIV, puis en Henri IV et enfin en Louis XV.

Au Cours-la-Reine, après que Lescaut s’est diverti avec trois culturistes en crinoline, Manon apparaît en maîtresse SM, qui fait obéir au doigt et à l’œil six mâles fétichistes, torse nu, enchaînés, entravés et bâillonnés. Coline Serreau aurait dû faire confiance à cette brillante inspiration. Nous nous serions volontiers contentés d’une Manon hardcore; plutôt que de cette Manon n’importe quoi à force d’être tout et son contraire.

 

 

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