La nuit des longs manteaux

Lucio Silla - Bordeaux

Par Laurent Bury | dim 29 Septembre 2013 | Imprimer
 
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit… Pour sa mise en scène de Lucio Silla, créée à Nantes en mars 2010, Emmanuelle Bastet a choisi de plonger les crimes de Silla et le complot de ses ennemis dans des ténèbres qui ne se dissipent vraiment qu’au dernier acte. La structure tournante conçue par Tim Northam permet de créer des lieux divers, tantôt extérieurs, tantôt intérieurs, avec de beaux effets d’éclairage qui se reflètent sur un sol miroitant, ou d’ombres chinoises quand le décor est éclairé par transparence. La scène durant laquelle Giunia se rend au tombeau de son père s’avère ainsi baignée dans une atmosphère nocturne presque irréelle. Tous les personnages masculins portent de longs manteaux, un peu comme dans un western-spaghetti, mais qui renvoient clairement à un XVIIIe siècle sans doute plus rêvé que reconstitué. On se demande pourquoi les choristes ont le visage bistré, à moins qu’il s’agisse d’une référence aux esclaves noirs, comme pourrait le laisser entendre leur « libération » finale, quand Silla renonce in extremis au pouvoir. Comme dans la production de Salzbourg en 2006, les conspirateurs consultent des plans et fourbissent leurs armes, mais ce spectacle-ci renvoie à un univers bien moins violent, avec un Silla amoureux et tourmenté par ses propres abus, parent du Titus dont Mozart mettrait bien plus tard la clémence en musique. Emmanuelle Bastet souligne aussi, de manière très physique, le déchirement dont Giunia est la proie, tandis que Celia est ici conçue comme une figure de comédie, avec des jeux de scène renvoyant à l’opera buffa. Métastase ne l’entendait probablement pas ainsi, mais cette idée permet de salutaires respirations et met d’autant mieux en relief les moments de tension extrême.
 
Pour cette coproduction, l’opéra de Bordeaux a en partie eu recours aux mêmes interprètes qu’Angers-Nantes Opéra. On retrouve dans le rôle-titre le ténor roumain Tiberius Simu, que son prénom semble prédestiner aux personnages de tyrans antiques : sa prestance physique et sa voix souple conviennent fort bien au Silla sensible que nous montre ce spectacle, et l’on regrette que Mozart ait dû retailler la partition en fonction des moyens du chanteur assez médiocre qui assura la création. En Cecilio, la mezzo italienne Paola Gardina paraît un peu à court de graves pour un rôle conçu pour les moyens du castrat Rauzzini ; plus à l’aise dans la tendresse que dans la véhémence, elle livre notamment un superbe « Pupille amate » au dernier acte. Eleonore Marguerre est un Cinna virtuose, qui profite de toutes les occasions de briller que l’œuvre lui accorde. L’autre moitié de la distribution se compose de prises de rôle. Carl Ghazarossian ne se voit confier aucun air et l’expressivité de son Aufidio se borne donc à quelques phrases de récitatif. Daphné Touchais assure avec une belle aisance les aspects comiques dont Celia est gratifiée, parfois à la limite de la farce (elle tombe du canapé en voulant se jeter sur Cinna), et se montre vocalement tout à fait à la hauteur d’arias qui, pour n’être pas exactement aussi exigeantes que celles de Giunia, n’en sollicitent pas moins son agilité. Quant à l’héroïne, justement, l’Américaine Elizabeth Zharoff livre une composition bien différente de celle de sa compatriote Jane Archibald à Nantes : la voix surprend d’abord par son dramatisme extrême, là où l’on a pris l’habitude d’entendre des sopranos avant tout virtuoses, mais la créatrice de Giunia, l’illustre Anna De Amicis, était sans doute davantage qu’un rossignol pour avoir remporté le succès qu’elle avait en son temps. Elizabeth Zharoff confère au personnage une épaisseur bienvenue, même si les tempos impitoyables que lui impose Jane Glover risquent parfois de la mettre en difficulté. Régulièrement invitée à Bordeaux, la chef britannique dirige pourtant avec le juste dosage d’énergie et de délicatesse ce Lucio Silla qu’on n’avait guère entendu en France depuis le passage à Nanterre du fameux spectacle monté par Chéreau à La Scala, et dont la musique, fort bien servie par l'orchestre et le choeur de l'opéra de Bordeaux, résonne à merveille dans l’écrin du Grand Théâtre de Bordeaux, son exact contemporain.
 
 
 

 

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