La revanche d'une blonde

Carmen - Paris (Bastille)

Par Brigitte Cormier | jeu 20 Décembre 2012 | Imprimer
 
La nouvelle production de Carmen proposée par l’Opéra de Paris a fait grand bruit, dans tous les sens du terme, mais comme l’indique Brigitte Cormier (voir recension), elle ne méritait guère la bordée de huées qui l’a accueillie le soir de la première. Le spectacle, en effet, n’a rien de scandaleux : toute l’action se déroule dans un décor unique - une sorte de hangar délabré - idée qu’avait déjà exploitée avec succès Piero Faggioni dans la production qu’il avait montée jadis à Edimbourg puis à l’Opéra-Comique (1980) pour les débuts de Teresa Berganza dans le rôle. Yves Beaunesne situe l’intrigue dans les années 70, à l’époque ou le peuple espagnol, après plus de trente-cinq ans de dictature, découvrait la liberté sous toutes ses formes. Cette liberté que revendique Carmen tout au long de l’ouvrage, fait d’elle tout naturellement une sorte de pasionaria de la Movida naissante. L’idée est astucieuse, malheureusement, le résultat s’avère inégal : les costumes bigarrés, la perruque blond platine dont Carmen est affublée et la présence d’un ou deux travestis parmi les figurants, évoquent irrésistiblement l’univers de Pedro Almodovar. Il y manque cependant l’essentiel : le grain de folie qui caractérise les héros déjantés du metteur en scène espagnol. Ici, la direction d’acteurs est sage, pour ne pas dire statique, les gestes sont convenus, les attitudes conventionnelles. Pour quelques tableaux réussis - tout le troisième acte et la parade qui ouvre le quatre - quel manque d’imagination dans le traitement des personnages, notamment durant les deux premiers actes. La seule idée originale concerne la scène finale, malheureusement, elle tombe à plat et vide l’affrontement entre les deux protagonistes de son intensité dramatique. Don José arrive, une valise à la main, en extrait une robe de mariée défraîchie, sans doute celle de sa mère, dont il revêt Carmen (on se croirait presque dans un salon d’essayage), après quoi, il l’étrangle avec le voile. Rideau.
L’intérêt de cette représentation résidait dans la prise de rôle de Karine Deshayes dans des conditions pour le moins difficiles. Prudente dans son air d’entrée, la cantatrice acquiert peu à peu de l’assurance et parvient à créer une héroïne qui capte durablement l’attention. La voix, solide et bien projetée, réussit à remplir sans efforts le grand vaisseau de Bastille, là où sa devancière peinait à se faire entendre. La habanera, tout en demi-teinte, séduit, les remparts de Séville éblouissent et le trio des cartes où la mezzo-soprano témoigne d’un registre grave qu’on ne lui soupçonnait pas, achève de convaincre. Le public exulte et réserve un triomphe mérité à sa nouvelle Carmen. Nul doute qu’au fil des représentations Karine Deshayes saura approfondir son personnage et lui conférer davantage de sensualité, mais ce soir, elle a prouvé qu’elle a en main tous les atouts pour devenir une grande Carmen.
En face d’elle Nikolai Schukoff compose un Don José ombrageux et veule, une sorte de looser qui dès le premier acte semble courir à sa perte. Sa conception du rôle, à l’opposé de celle des voix de stentor (Corelli, Vickers) qui l’ont jadis incarné, ne manque pas d’intérêt. Le timbre est clair, presque fluet, et « La fleur que tu m’avais jetée » susurrée du bout des lèvres comme une supplication, est un grand moment d’émotion. Malheureusement, une partie des intentions du ténor se perd dans la salle, trop vaste pour sa voix qui est par moment couverte par l’orchestre. Dans un théâtre aux proportions moins imposantes, ce Don José parviendrait à séduire pleinement l’auditoire.
Vêtu à son entrée d’un costume blanc au pantalon « pattes d’eph » et d’une chemise au col « pelle à tarte », l’Escamillo de Ludovic Tézier évoque irrésistiblement le Presley corpulent des années 70. Vocalement, la ligne de chant est toujours souveraine mais, notamment dans son air, la voix paraît engorgée et la projection limitée. La tessiture du rôle semble désormais le gêner, à moins qu’il ne s’agisse d’une fatigue passagère. Le baryton s’en tire honorablement malgré tout et réussit même à être tout à fait convaincant lors de sa confrontation avec Don José au troisième acte.
L’autre révélation de la soirée est la Micaela tout à fait exquise de Genia Kühmeier. Dotée d’une voix claire, admirablement projetée, et d’un timbre juvénile, la soprano autrichienne campe une héroïne d’une candeur désarmante, sans jamais tomber dans la mièvrerie.

François Lis et Alexandre Duhamel forment une paire de clés de fa solides qui campent des personnages hauts en couleurs et François Piolino tire son épingle du jeu dans les brèves interventions du Remendado. Olivia Doray et Louise Callinan sont délurées à souhait, le timbre acidulé de la première évoque irrésistiblement la jeune écervelée qu’elle est censé incarner.
Enfin les Chœurs, omniprésents dans cet ouvrage, s’acquittent admirablement de leur partie complexe sous la houlette de Patrick Marie Aubert.
Tout a été déjà dit sur l’admirable direction de Philippe Jordan qui mène son orchestre tambour battant tout en se montrant attentif aux chanteurs. L’ouverture et le prélude du quatrième acte où les couleurs flamboyantes de la fête alternent avec l’ombre sous-jacente de la mort sont à cet égard exemplaires.
 

 

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