La vierge téméraire accourt en jubilant

Ring Saga - Caen

Par Jean-Marcel Humbert | dim 20 Novembre 2011 | Imprimer
 

La belle salle du théâtre de Caen accueille la Tétralogie créée à Porto en septembre dernier, qui tourne actuellement en France, et que Laurent Bury avait vue à Paris début octobre (voir son compte rendu). Rappelons que cette production propose une version de L’Anneau du Nibelung réduite à une durée respective de 1 h 45, 2 h 40, 2 h 15 et 2 h 40, soit un total de 9 h 20, au lieu d’une durée moyenne de 2 h 20, 3 h 45, 3 h 55 et 4 h 35 récemment à Bastille pour un total de 14 h 35. Donc une réduction globale d’un tiers, mais qui touche fort différemment chacun des volets. Le pari est de présenter une saga « légère », à partir d’un travail d’atelier et de troupe, destinée à mettre à la portée d’un vaste public une œuvre longue et difficile, qu’il est d’ailleurs quasi impossible de voir concentrée sur quelques jours autrement qu’à Bayreuth… Antoine Gindt et Peter Rundel ont utilisé pour ce faire l’adaptation conçue en 1990 pour l’opéra de Birmingham par Jonathan Dove et Graham Vick, et exécutable par 18 instrumentistes seulement sans que toutefois soit perdue l’essence de l’épopée. Alors, ce Ring Saga est-il vraiment au Ring de Wagner ce que la Sélection du Reader’s Digest est à la Pléiade ?

 

Première qualité de cette production, sa lisibilité. Bien sûr, comme dans d’autres adaptations de ce genre (Carmen ou Pelléas par Peter Brook par exemple), des personnages ont disparu, des passages entiers ont été coupés. Mais il en résulte une contraction de l’intrigue et des situations qui ne peut être que bénéfique à une bonne compréhension de l’ensemble pour les spectateurs qui ne sont pas déjà familiarisés avec la Tétralogie. Cette lisibilité est également le fait de la mise en scène très linéaire d’Antoine Gindt, qui sans caricaturer les personnages, et sans trop les faire bouger, leur laisse exprimer la puissance scénique nécessaire. La scénographie d’Élise Capdenat, complétée par les belles et sobres projections numériques de Tomek Jarolim, propose deux plateaux qui s’adaptent bien à l’itinérance, tout en offrant une installation sophistiquée de projecteurs permettant les magnifiques éclairages de Daniel Levy. Les costumes de Fanny Brouste, genre survets de sport et chaussures basket à la Jules-Édouard Moustic (Groland), participent bien de la volonté de distanciation caractérisant l’ensemble de la production. La traduction présentée en surtitrage, très critiquée par les puristes, rejoint également quelque peu le langage des banlieues : parfois un peu outrée, elle est souvent drôle, et certainement participe à l’euphorie qui petit-à-petit gagne les spectateurs.

Car il faut dire qu’à Caen, devant une salle comble (600 spectateurs ont choisi de voir les quatre opéras, les autres seulement tel ou tel), le succès est total. Le travail de l’excellent Remix Ensemble Casa de Música, fort bien dirigé par Peter Rundel, réussit à évoquer de manière plausible une partition dévolue à des ensembles normalement beaucoup plus lourds, sauf peut-être en ce qui concerne les cordes qui devraient comporter au moins deux violons de plus. En revanche, cuivres et percussions réussissaient des effets saisissants.

Le plateau est dominé par l’étonnante Cécile De Boever qui est, dans tous les sens du verbe, Brünnhilde. On la retrouve à Caen dans une forme vocale éblouissante, qui jointe à son art de la scène, en font la plus convaincante des Walkyries. C’est vraiment « la vierge téméraire qui accourt en jubilant ! » : son entrée, opulente poitrine en avant en forme de défit, restera gravée dans tous les esprits. La voix est claire et puissante, la justesse et la diction parfaites, avec une alternance d’énergie et d’émotion, bref un régal (on retrouve sur son blog de très larges extraits du spectacle http://cecile.deboever.free.fr/audio/audio.html, ainsi que sur Arte live web). Jihye Son (Sieglinde et Wellgunde) montre également de fort belles qualités vocales et scéniques, dans un autre registre. Le Wotan d’Ivan Ludlow a le physique du rôle et délivre une belle interprétation, même si l’on peut regretter un relatif manque de puissance. Marc Haffner (Siegmund) et Jeff Martin (Siegfried) ont l’un et l’autre toutes les qualités pour ces deux rôles qu’ils défendent vaillamment, tout comme Martin Blasius (Fasolt, Hunding), Johannes Schmidt (Fafner, et très bel Hagen), Fabrice Dalis (Loge, Mime) et Alexander Knop (bon Gunther, mais manquant de puissance dans les appels de Donner). Autre bonne surprise, Lionel Peintre, que l’on n’attendait pas en Alberich, s’y défend superbement, montrant une fois de plus la variété de son talent. Les dames, de leur côté, surprennent par la variété de rôles qu’elles abordent successivement : Nora Petrocenko est excellente en Fricka et Helmwige, de même que Mélody Louledjian (Woglinde, Gerhilde, et très belle Waldvogel), et Louise Callinan (Flosshilde, Erda et Waltraute). Seule Donatienne Michel-Dansac (Freia, Gutrune), avec une voix qui mériterait d’être sérieusement retravaillée, reste très en-deçà de ses collègues.

En faisant abstraction de ses références, on passe vraiment d’excellents moments en compagnie de cette troupe simple et naturelle, qui jongle avec les rôles et assurent de véritables performances vocales, loin des emphases de certaines vedettes : une expérience, certes, mais totalement réussie.

 

 

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