La volupté dans le chant

I Capuletti e i Montecchi - Gênes

Par Maurice Salles | ven 24 Octobre 2008 | Imprimer
Vincenzo BELLINI (1801-1835)
I CAPULETTI E I MONTECCHI (1830)

Tragédie lyrique en deux actes
Livret de Felice Romani
Production de l’Opéra de Paris
Mise en scène, Robert Carsen
Réalisée par Emmanuelle Bastet
Décors et costumes, Michael Levine
Lumières, David Cunningham
Capellio : Deyan Vatchkov
Giulietta : Mariella Devia
Romeo : Sonia Ganassi
Tebaldo : Dario Schmunck
Lorenzo : Nicola Ulivieri
Orchestre et Choeur du Teatro Carlo Felice
Chef de choeur, Ciro Visco
Direction musicale, Donato Renzetti
Genova, 24 octobre 2008

Enfin ! Après des années de turbulences qui compromettaient aussi bien les spectacles que sa réputation, le Teatro Carlo Felice a pu inaugurer la nouvelle saison lyrique dans les règles, avec carabiniers en tenue d’apparat, entrées filmées par la télévision et spectatrices faisant assaut d’élégance. La tutelle de l’administrateur désigné au printemps dernier pour remettre en ordre cette maison déchirée par d’incessantes luttes intestines semble donc porter ses fruits. Faut-il voir un clin d’oeil dans le titre choisi pour la soirée d’ouverture, dans une version scénique qui souligne les désastres matériels et moraux engendrés par une guerre civile ?
Quoi qu’il en soit, on sait que cette oeuvre de Bellini, si elle représente la fin malheureuse des amants de Vérone, l’insère dans le contexte historique du conflit qui opposa Guelfes et Gibelins. Sur les trois scènes de l’acte I, la première est toute bruissante d’échos guerriers, et une bataille rangée constitue une bonne part de la troisième. Quant à l’acte II, il s’achève sur le face à face menaçant des deux groupes ennemis. La pertinence et l’efficacité de la conception de Carsen et Levine ayant été souvent décrites, rappelons seulement la sobriété des accessoires, la dualité des couleurs symboliques, les dimensions écrasantes du décor, qui rendent quasi palpable l’atmosphère étouffante de haine et de meurtres où la concorde est par avance condamnée.
Une bonne raison pour le Carlo Felice de monter cet opéra est l’origine ligurienne du plus grand soprano italien en activité, la discrète Mariella Devia. D’autres noms accaparent l’actualité, mais laquelle des célébrités actuelles pourra faire croire, après plus de trois décennies de carrière, que le temps n’a pas compté ? La juvénilité de cette Juliette – n’oublions pas que chez Bellini Juliette et Roméo ne sont pas les adolescents de Shakespeare – ne se laisse pas discuter : à l’illusion physique favorisée par le costume s’unit une fraicheur vocale qui méduse. L’artiste recueille ici les fruits de la prudence avec laquelle elle a conduit sa carrière ; dans un emploi parfait pour sa voix elle peut déployer sa virtuosité souveraine et rendre justice de façon enivrante aux difficultés de l’écriture. Si bien que la soirée est pour elle un crescendo d’acclamations et d’ovations qu’elle reçoit, aux saluts, avec une émouvante expression de joie presque enfantine.
Pour une telle Juliette, un Roméo d’exception s’impose. En choisissant Sonia Ganassi, la direction du Carlo Felice ne favorise pas une génoise d’adoption mais reconnait la valeur de cette mezzo aux principes professionnels très voisins de ceux de la Devia, de qui elle a été souvent la partenaire, à l’opéra comme en concert. Après son Ermione transcendante à Pesaro, Sonia Ganassi renoue ici avec un personnage qu’elle avait déjà incarné à Rome. Si elle n’a pas la stature physique de certaines de ses consoeurs elle campe néanmoins un Roméo crédible pour l’oeil car la taille de ses partenaires ( Juliette, Tebaldo) s’assortit à la sienne et elle sait adopter les attitudes décidées du jeune chef de clan. La voix est d’une richesse voluptueuse dans son étendue et son velouté, le chant déploie ses lignes et donne l’illusion de la plus grande facilité, l’interprétation enfin bouleverse au deuxième acte, dans sa forte sobriété. On devine que lors des duos, l’alliance des timbres et la connivence artistique unissant ces deux grandes ont fait frissonner d’émotion et d’extase. Heureuse Italie qui peut ainsi aligner dans un fleuron de son répertoire musical ces deux admirables interprètes.
Mais la fete n’est pas finie ! Sans briller aussi fort, faute de roles le leur permettant, leurs partenaires étaient aussi valeureux, de Dario Schmunck, Tebaldo nuancé et bien chantant, au Capellio autoritaire et hargneux de Deyan Vatchkov et au Lorenzo noble de Nicola Ulivieri, dont la haute taille rendait encore plus sensible l’échec du partisan de la paix.
Pour compléter le tableau, l’exécution musicale et vocale par les forces du Carlo Felice mérite tous les éloges. Peut-etre parce que la préparation du spectacle s’est déroulée sans les dissensions habituelles, le résultat est perceptible dès l’ouverture, où la cohésion de l’ensemble, la justesse des rythmes, la brillance des flutes, la souplesse des vents, tout sonnait à l’oreille comme une renaissance, et dès le premier choeur, d’une précision et d’une cohésion parfaite. Sans doute la direction très équilibrée de Donato Renzetti n’y est elle pas pour rien. Mais nous avons eu surtout la réconfortante impression que le Carlo Felice est en train de retrouver sa vocation, celle d’une maison d’opéra où les énergies se réunissent pour la réussite d’une haute ambition artistique. Certes, des tracts étaient distribués à l’entrée, car la présence du Ministre chargé de la Culture offrait une belle occasion de l’interpeller sur la précarité des institutions lyriques, récurrente en Italie et encore aggravée par la crise financière, ainsi que sur la dimension essentielle du secteur culturel pour la santé d’un pays démocratique. Mais le texte, émanant de l’intersyndicale des métiers du spectacle, était purgé de la moindre formule agressive à intention offensante. Nous voulons y voir la promesse du renouveau que tous les amoureux du Carlo Felice appelaient de leurs voeux et dont cette représentation triomphale a prouvé qu’il est possible.
Maurice Salles

 

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