Laisse les gondoles à Versailles

Teuzzone - Versailles

Par laurent bury | ven 24 Juin 2011 | Imprimer
Du Molière d’Ariane Mnouchkine, on se rappelle une séquence sublime parmi tant d’autres : trois gondoles, envoyées par la république de Venise à Louis XIV, traversant un paysage enneigé pour arriver jusqu’à Versailles. Loin de laisser les gondoles à Venise, comme nous y invitaient Sheila et Ringo en 1973, Jean-Jacques Aillagon a décidé de les accueillir dans « son » château, avec le festival Venise Vivaldi Versailles, magnifiquement inauguré le 24 juin par ce Teuzzone de Vivaldi en version de concert. Il ne s’agit pas ici d’une recréation mondiale, puisque l’œuvre a déjà été ressuscitée en 1996 par Sandro Volta à la tête de son Orchestra dell’Opera Barocca di Guastalla, mais cette tentative s’apparentait plutôt à un enterrement de première classe, ayant débouché sur ce que, dans le programme, Frédéric Delaméa n’hésite pas à appeler « un enregistrement partiel et calamiteux ». Il restait donc beaucoup à faire pour restituer Teuzzone à nos oreilles.
L’opéra en question n’avait pas jusqu’ici très bonne presse. Œuvre des premières années de Vivaldi, c’est en théorie une chinoiserie, mais bien évidemment ni le librettiste, ni le compositeur ni son public ne se souciaient d’authenticité ethno-géographique. Mutatis mutandis, l’on pourrait dire de cet exotisme de pure convention ce que Jarry disait d’Ubu roi : la scène est « en Chine, c’est-à-dire nulle part ». La musique que l’on entend ici pourrait aussi bien servir une intrigue située dans l’antiquité classique ou dans le monde chevaleresque de l’Arioste et du Tasse. Certains ont pu ironiser sur les noms abracadabrantesques dont sont affublés les personnages : peu importe, même si la similitude onomastique entre Zelinda et Zidiana est source de divers pataquès, même sous la plume de F. Delaméa, qui évoque « la douce Zidiana », le programme intervertissant les chanteuses qui interprètent respectivement la méchante et la gentille de l’histoire…
Jordi Savall n’avait pas fait l’unanimité autour de sa première incursion dans la musique d’opéra de Vivaldi. Son Farnace de 2001, qui avait pourtant bénéficié de l’expérience d’une version scénique au Teatro de la Zarzuela, à Madrid, faisait pour le héros éponyme le choix curieux d’un baryton (le même Furio Zanasi, qu’on retrouve à Versailles dans un rôle secondaire) alors que le personnage avait été créé par une voix de contralto. On pouvait donc se demander comment allaient s’accomplir les retrouvailles du chef catalan et de son orchestre avec un opéra de Vivaldi. De fait, cela démarre assez mal. Après une ouverture agréable, les premières minutes de chant ont tout l’air d’un tunnel, et l’on se dit : à quoi bon ? Encore un opéra dont la reprise ne s’imposait pas. Et l’on a tort, car au bout d’un quart d’heure, la mayonnaise prend, la tension ne retombe plus une seule fois, et l’on comprend qu’on a affaire à du très bon Vivaldi.
Tout d’abord, le livret d’Apostolo Zeno (1668-1750), dont le compositeur mit également en musique La Griselda et L’Atenaide : on n’a pas ici affaire à un banal entrelacement d’amourettes contrariées, mais à un drame du pouvoir quasi-shakespearien, dont les enjeux rappellent ceux de l’Agrippina de Haendel. A la mort de l’empereur Troncone, sa veuve Zidiana entend bien conserver le trône et en frustrer Teuzzone, l’héritier légitime. Promettant sa main à la fois au ministre Cino et au général Sivenio, elle les convainc de falsifier en sa faveur le testament du défunt. Une fois reine, elle leur fait miroiter la possibilité de la polyandrie, alors qu’elle n’ambitionne que d’épouser Teuzzone. Evidemment, le jeune prince n’éprouve aucune attirance pour sa belle-mère, à qui il préfère la princesse tartare Zelinda. Après une guerre civile, le prince est emprisonné, condamné à épouser Zidiana ou à mourir ; l’intervention providentielle de Zelinda permettra l’indispensable fin heureuse. Ce livret inclut donc toute la gamme des affects que peuvent illustrer les airs d’un opéra-séria, avec force allusions aux tempêtes, aux éclairs, aux chaînes, à la gloire, au mensonge, aux amours comblées ou contrariées. On retient notamment le superbe « Antri cupi, infausti orrori » de Teuzzone (III, 6), auquel revient aussi « Si, ribelle, anderò, morirò », variante sur le célèbre « Anderò, chiamerò » que Vivaldi réutilisa dans plusieurs opéras, depuis son Orlando finto pazzo de 1714 en passant par l’Orlando furioso de 1727.
De la distribution se détachent nettement deux chanteurs. A tout seigneur tout honneur, Paolo Lopez est un formidable Teuzzone, et il y a fort à parier que ce contre-ténor italien ne se morfondra pas longtemps dans des rôles aussi insignifiants qu’Oberto dans Alcina. Sa voix est sonore, flexible, expressive, autant de qualités qui ne sont pas forcément monnaie courante dans cette tessiture. Avec lui, la soprano Roberta Mameli fait très forte impression. C’est avec son premier air que, à la scène 5 de l’Acte I, que le concert décolle vraiment, et Vivaldi lui a réservé plusieurs belles arias qui lui permettent de déployer sa virtuosité : air du rossignol (II, 12) où la voix imite le chant de l’oiseau, et surtout « Son fra scogli et procelle » (III, 4) : la chanteuse y est époustouflante, alors que s’enchaîne les vocalises, sauts d’octave et autres spirales chromatiques.
Tout le reste se situe au moins un cran en dessous. Dans le rôle de Zidiana, le soprano (relativement) opulent de Raffaella Milanesi se trouve piégée par une musique beaucoup trop grave pour ses moyens. En examinant à la loupe le prospectus distribué par Naïve pour annoncer la sortie du disque, on découvre sur l’image de la future pochette le nom de Romina Basso, seule divergence par rapport à la distribution du concert : de fait, cet admirable contralto, initialement prévu dans le rôle, aurait été infiniment plus à sa place. Delphine Galou, qui a « sauvé » l’Orlando Furioso en remplaçant au pied levé une Marie-Nicole Lemieux momentanément aphone, est un contralto androgyne qui a les sons fixes et le manque de puissance vocale de certains contre-ténors ; elle interprète pourtant fort bien certains des plus beaux airs de la partition. De Furio Zanasi on admire les qualités de legato. Antonio Giovannini n’a que deux arias ; Makato Sakurada n’en a aucune et c’est fort bien ainsi.
Naïve publiera à la fin de l’année le coffret réalisé à partir des enregistrements (un second concert était prévu à Versailles le 26 juin). Il appartiendra à l’injuste miracle des micros de conférer une réelle projection vocale à ceux qui en sont dépourvus, et de rendre sonores leurs graves inaudibles. En attendant, formulons ce vœu sous forme d’annonce : Mélomane recherche désespérément Metteur en scène capable de garantir retour définitif et durable d’un compositeur aimé sur les scènes lyriques…
 
 

 

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