Le grand écart de Stotijn

Récital - Bruxelles (La Monnaie)

Par Bernard Schreuders | ven 27 Avril 2012 | Imprimer
 

 

Entre deux représentations d’Orlando, la mezzo néerlandaise Christianne Stotijn et le pianiste israélo américain Inon Barnatan nous conviaient à un étrange voyage au pays des songes et de l’enfance. Animés par un goût commun de l’aventure, ils ont choisi de briser le moule traditionnel du récital de chant avec piano, où l’instrumentiste ne s’offre d’ordinaire que l’une ou l’autre échappée en soliste avant de reprendre son rôle d’accompagnateur. La première partie de leur récital s’est ainsi construite autour de Gaspard de la Nuit, trois lieder de Schubert (« Der Winterabend », « Der Zwerg » et « Erlkönig ») et les quatre chants de l’opus 2 de Berg se glissant entre les pièces du triptyque de Ravel, un agencement fécond et subtil d’où procèdent moult résonances, bien au-delà du thème nocturne présenté comme le fil rouge du concert. Christianne Stotijn a eu l’excellente idée de souligner d’entrée de jeu l’unité du programme tout en invitant le public à réserver ses applaudissements pour la fin, favorisant à la fois la concentration des musiciens, mais aussi la nôtre.

La soirée commençait en douceur, au coin du feu (« Der Winterabend »), mais ce Schubert presque évanescent allait très vite être éclipsé par un Ravel simplement prodigieux. Plus encore que les poudroiements irisés d’ « Ondine » ou les déferlements virtuoses de « Scarbo », sauvages et en même temps si maîtrisés, « Le Gibet » nous fascine littéralement, Inon Barnatan décuplant son pouvoir de suggestion grâce à un dosage du son et de la dynamique digne de Michelangeli. Le pianiste, qui a créé de nombreuses œuvres contemporaines (Thomas Adès, George Crumb, Judith Weir, George Benjamin, Kaija Saarijaho) et mène une brillante carrière aux Etats-Unis, vient d’enregistrer Gaspard de la Nuit, à l’affiche d’un album à paraître chez AVIE (« Darkness Visible », comprenant aussi des musiques d’Adès, Britten/Stevenson et Debussy). L’opus 2 de Berg offre une transition géniale car poussée à ce degré de contention, l’oreille autant que l’esprit est prête à pénétrer son univers ambigu, entre rêves éveillés et cris d’angoisse. Ici comme chez Schubert, Stotijn rivalise d’intelligence avec son partenaire et son interprétation pourrait nous emmener aussi loin si la voix ne manquait pas de stabilité, l’aigu se rebellant plus d’une fois.

La suite du récital consacre une rupture totale et, faut-il le dire, risquée, avec cette première partie si dense et sophistiquée. Donné avec partition, A Charm of lullabies trahit une préparation moins fouillée et ne révèle pas d’affinités particulières avec Britten, sauf avec sa seconde berceuse, sur un texte de John Phillip, « The Nurse’s Song », où elle allège une émission ailleurs un peu trop généreuse et découvre les justes inflexions pour materner son bébé. La simplicité des Enfantines de Musorgsky s’avère trompeuse car elles représentent un vrai tour de force pour le chanteur. Exit la Liedersängerin et son lutrin, place à l’actrice. Il ne suffit pas de feindre l’ingénuité, il faut véritablement se mettre dans la peau d’un enfant – et même dans celle de sa nourrice, pour quelques répliques. Contrairement à Boris Christoff, Christiane Stotijn échappe au changement de sexe mais aborder le cycle avec une voix grave constitue une difficulté supplémentaire. L’œuvre n’a pas toujours reçu un bon accueil du vivant du compositeur, du moins auprès du public adulte, car les enfants l’adoraient. Musorgsky en tirait une certaine fierté et la défendait avec une belle vigueur : « Que je sois ou non niais en musique, il me semble en tout cas que je ne l’ai pas été dans Les Enfantines, car ma compréhension des enfants et le regard que j’ai porté sur eux en les considérant comme des êtres humains avec leur petit univers à eux, et non comme des poupées avec lesquelles on joue, devraient empêcher de présenter l’auteur sous l’angle de la niaiserie. »

Cependant, suffit-il de rouler des yeux comme une célèbre mezzo romaine pour évoquer l’espièglerie ou les émois enfantins ? Si nous avons du mal à entrer dans ces tableaux, l’interprétation n’est sans doute pas seule en cause. Bien que ravi, Musorgsky s’étonnait aussi de l’engouement de Franz Liszt à l’endroit de ces pièces et se demandait comment il avait « pût sérieusement les comprendre car, observait-il, au bout du compte, tous ces enfants-là viennent de Russie et sont dépeints avec une couleur locale très accusée ». Comme chez Britten, Christianne Stotijn nous séduit davantage dans la berceuse (« S kukloy ») que dans les péripéties du chat ou du hanneton. « We would like to come back to Ravel » annonce la mezzo, cela tombe bien, nous aussi ! Kaddish, livré en bis, conclut ce récital audacieux en forme de grand écart. Si la fortune ne lui a pas tout à fait souri, sa prise de risque, éminemment musicale, a eu le mérite de nous révéler un pianiste rare.

 

 

 

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