L'enfer, c'est les autres

Rigoletto - Zurich

Par Christophe Schuwey | mer 13 Février 2013 | Imprimer
 
Le temps où les mises en scène minimalistes et violentes surprenaient n’est plus vraiment d’actualité. Lorsque Tatjana Gürbaca situe ce nouveau Rigoletto zurichois autour d’une unique grande table, on se dit, à l’ouverture du rideau, que tout reste à faire. Sa conception scénique s’attache, par un usage assez brillant du chœur, à souligner la pression sociale exercée sur les protagonistes. C’est cette dernière qui fait maudire Rigoletto par le Monterone sombre à souhait de Valeriy Murga. C’est encore elle qui écrase le bouffon lorsqu’il recherche sa fille. Et c’est toujours elle que l’on entend dans le chant du vent, au troisième acte. Seul Sparafucile, en tant que hors-la-loi, y échappe. Magnifiquement interprété par un Christof Fischesser de haute tenue scénique et vocale, le spadassin instaure alors un climat plus inquiétant encore, de par l’absence de cet odieux garde-fou que sont « les autres ». Dans la sécheresse de la transposition moderne où les signes se révèlent aussi voyants que lisibles, l’œuvre prend ainsi des accents d’une cruauté brechtienne. Malheureusement, cette lisibilité requiert une direction d’acteurs particulièrement brillante, et c’est ce qui, malheureusement, manque aux personnages principaux.
La petite Gilda est une jeune écervelée avalant des tartines au Nutella. Elle se conquiert à coup de jupes roses, et perd sa chaussure, en petite Cendrillon, lors de sa capture. Elle est aussi un ange tombé du ciel à d’autres moments, toujours sous le regard de cette société ignoble. Alors, petite princesse atteinte de bovarysme ou victime sacrifiée sur l’autel de la société ? On peine un peu à la situer, à comprendre ce que la metteuse en scène a voulu en faire, d’autant plus que la prestation scénique et vocale d’Alexandra Kurzak ne nous a pas tout à fait convaincu. En tant qu’actrice, en effet, le jeu se limite quelque peu à rouler des yeux. Du point de vue du chant, on aime la tessiture médiane, fraîche et séduisante, une sorte de rossignol qui se mêle merveilleusement aux couleurs orchestrales. Malheureusement, le registre aigu laisse un peu à désirer : pas toujours très juste, il manque de corporéité, et se trouve engorgé et plat à plusieurs reprises. Saimir Pirgu, ensuite, incarne un duc scéniquement assez classique, soit un personnage jeune et léger, qui ne renouvelle pas les conceptions traditionnelles du rôle. C’est sur le plan vocal qu’il fallait chercher son bonheur : l’instrument est solaire, le chant, athlétique et radieux, et la qualité de l’interprétation confirme les qualités de ce ténor qui ne cesse de gagner en beautés, au fil de l’œuvre, et dans sa carrière en général. Si ses aigus gagnaient un peu en rondeur, on aurait là une manière de sommet.  
Enfin, le Rigoletto de Quinn Kelsey est un étrange amuseur. À nouveau, on se demande ce qu’on a voulu en faire, lorsque seules les dimensions du personnage semblent, au départ, le différencier des autres. Quelle est sa honte ? Serait-ce sa démarche un peu boiteuse ? Ou ses mimiques, dont on doute parfois de l’intentionnalité ? En y réfléchissant, il semble que ce soit, encore, son statut social qui soit en cause : l’enfer, c’est les autres… Probablement, mais rien n’est très clair. Heureusement que l’instrument vaut le détour : cette voix, riche sur toute la tessiture, autoritaire et chaude, fait un beau Rigoletto. Presque trop, peut-être, et l’on a entendu plus subtil ; mais ne boudons pas notre plaisir : les moments d’émotion sont au rendez-vous.
On le comprend, c’est l’absence d’une direction d’acteur vraiment convaincante qui rend ce Rigoletto agréable plutôt qu’indispensable. Certes, ce n’est pas sur le personnage, mais sur les rapports entre les personnages que la mise en scène s’est concentrée. Mais pour que ces rapports produisent un effet sur le spectateur, il aurait fallu préciser les caractères. Les avantages de la lisibilité que procure la scénographie minimaliste deviennent caducs, parce que les personnages en eux-mêmes ne sont qu’esquissés. Là où chaque geste devrait être déterminant, le spectateur hésite, doute, devant des silhouettes qui, précisées, auraient pu donner lieu à un spectacle beaucoup plus fondamental.
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