Les jeux de l’amour et du hasard

Partenope - Londres (ENO)

Par Jean-Marcel Humbert | ven 31 Octobre 2008 | Imprimer

 
 
Comment raconter l’histoire de Parténope, reine de Naples ? Les cœurs s’y mêlent et s’y échangent, dans un savant marivaudage pimenté de guerre en dentelle. Mais Dieu lui-même y reconnaîtrait-il les siens ? L’amant de Parténope, le prince de Corinthe Arsace, est interprété par une alto travestie en homme ; Rosmira (alto), amoureuse d’Arsace, s’est déguisée en homme, officiellement pour mieux l’approcher, mais peut-être aussi pour mieux le séduire ? Et elle va en profiter – par dépit amoureux – pour prétendre séduire Parténope ; Armindo, prince de Rhodes et amoureux transi de la reine, est chanté par un haute-contre ; Emilio, chef de l’armée de Cumes et également amoureux de Parténope (« le mariage ou la guerre » : ce sera la guerre), est chanté par un ténor, et Ormonte, chef des gardes, par une basse ; autant dire que les premières scènes nécessitent une attention soutenue, d’autant que la transposition dans les années 1930 habille tout un chacun de costumes trois pièces et de fières moustaches... Ce qui fait que l’action d’origine, de peu d’intérêt, passe au second plan au profit de la nouvelle dramaturgie, qui laisse la part belle aux scènes alternant sentiment et humour, défis, jalousie, secrets, lâcheté, reproches et autres jeux cruels. Les couples se font et se défont, et seuls Emilio et Ormonte restent à la fin sans trouver d’âme sœur.
Donc, point ici d’offrandes à Apollon, point de chef des gardes, point d’armures, et quand on parle de guerre, les protagonistes enfilent des masques à gaz. Si la menace se fait plus sérieuse, apparaissent alors fusils et casques. On aurait aussi bien pu transposer l’ensemble au XVIIIe siècle ; Christopher Alden lui a préféré l’époque art-déco. Mais alors que sa relecture d’Aïda à Berlin sombrait dans l’incohérence (voir Forum Opéra, 2 mars 2008), ici au contraire on adhère d’emblée à ses choix, qu’il rattache très fortement au mouvement surréaliste grâce à Man Ray, omniprésent (ce qui justifie le fait qu’Emilio soit un photographe) à travers le masque d’André Breton, la projection du film Le Retour à la raison (1923), et la photographie de Lee Miller (1930) soigneusement reconstituée. Et la confusion des sexes culmine à la fin quand Ormonte revient en robe rouge, armes et casque prussien, et Emilio également habillé en femme pour finir de punaiser au mur la photo-puzzle de Lee Miller.
Dans un décor tout blanc, très années 30, tables et chaises noires, Parténope, femme libérée d’une rare distinction, laisse échapper dans le feu de l’action un « oh shit ! » qui ne doit pas se trouver dans le texte original ; mais c’est dit avec tant de grâce que non seulement personne ne s’en offusque, mais que les rires fusent, comme souvent pendant la représentation. En pantalon, habillée tout de noir au premier tableau, elle apparaît ensuite en jaquette et haut de forme, genre Marlène, puis en robe du soir pailletée genre Lulu. Du côté masculin, les costumes sont vert olive, brun, bleu, brique...
Deux histoires se déroulent donc en parallèle : celle d’Haendel et celle d’Alden. De la seconde, nous retiendrons surtout la joyeuse comédie qui se déroule autour des WC du luxueux appartement de Parténope, qui après être allée aux toilettes et avoir tiré la chasse, chante : « je ne suis pas effrayée de ma mort ». L’un se fait enfermer dans les toilettes (jeu d’ombres sur verre dépoli) et en sort par le vasistas, l’autre s’énerve sur le papier toilette qu’il déroule en un monceau sous lequel il disparaît presque. Ces extrêmes à la Marx Brothers parsèment la représentation, sans pour autant l’envahir, et c’est ce savant équilibre du dosage entre les passions les plus extrêmes qui participe pour une part importante à la réussite du spectacle.
En tête de la distribution, Rosemary Joshua est une cantatrice qui a atteint la plénitude de ses moyens, et qui n’hésite pas à passer de Gilbert et Sullivan (la délirante Princess Ida mise en scène par Ken Russell à l’ENO en 1992) à Haendel (Semele à l’ENO), dont elle a déjà enregistré quatre opéras (Semele et Parténope, dirigés également par Christian Curnyn, Saul dirigé par René Jacobs et Orlando par William Christie). La voix est belle, l’interprétation juste, les vocalises parfaites et la plastique, la sensualité comme la tenue en scène irrésistibles. Orlando et Semele au festival d’Aix, Ariodante à San Diego, mais aussi la Scala, le Met, l’Opéra de Paris, Suzanne, Sophie, Zerline, Juliette, Adèle et une douzaine d’enregistrements ont fait d’elle une vedette internationale. Consécration méritée.
Le reste de la troupe est également au plus haut niveau, et forme un groupe étonnant de chanteurs-acteurs méritant tous d’être cités avec les plus grands éloges, mais parmi lesquels on remarque tout particulièrement le haute-contre Iestyn Davies. On doit également saluer la grande fluidité de l’excellente direction de Christian Curnyn, l’exceptionnelle clarté des timbres des instruments, la grande rigueur de l’ensemble et l’équilibre sonore parfait, qui devrait servir d’exemple à nombre de baroqueux aux sonorités incertaines. Une exceptionnelle réussite.
L’ENO est bien devenu, au fil des ans, la salle lyrique londonienne la plus incontournable, tant pas la qualité de ses distributions que par l’originalité parfaitement assurée et assumée de ses productions. Un must.
 

 

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