Les vierges sages et les vierges folles

L'Heure espagnole / L'Enfant et les sortilèges - Paris (Pleyel)

Par Laurent Bury | mar 29 Janvier 2013 | Imprimer
 
La parole du Christ peut-elle s’appliquer à la musique ? Pas sûr, car à l’inverse de la parabole biblique, les vierges folles sont souvent à l’opéra les mieux récompensées, les vierges sages péchant par excès de discrétion. Après l’avoir donné au bien nommé Auditorium Maurice Ravel de Lyon les 24 et 26 janvier, Leonard Slatkin a offert au public parisien un diptyque ravélien. Et par un de ces doublons dont les salles de la capitale ont le secret, l’Opéra de Paris reprend au même moment sa production de L’Enfant et les sortilèges couplé au Nain de Zemlinsky (voir compte rendu). La comparaison étant inévitable, un premier constat s’impose : composée de vraies personnalités et d’artistes parfaitement francophones, la troupe de chanteurs réunie à Lyon est de celles que l’on aurait aimé entendre au Palais Garnier. Cela ne signifie pourtant pas que tout soit parfait, on va le voir.
Si l’Orchestre National de Lyon est une très belle formation, Leonard Slatkin n’en tire peut-être pas le meilleur, et son approche semble souvent par trop retenue, par trop sage. C’est surtout sensible dans L’Enfant, où les tempos sont à plusieurs reprises trop lents : l’air du Feu, pris à un rythme bien pépère, perd tout caractère menaçant, et un grain de folie n’aurait pas été malvenu ici et là. Le Chœur Britten est magnifique, et l’on applaudit bien volontiers sa chef Nicole Corti lorsqu’elle vient recueillir sa part des acclamations finales : voilà exactement ce que les choristes de l’Opéra de Paris, braillards et désordonnés, étaient incapables de nous offrir une semaine auparavant. Les propos des bergers sont susurrés avec la délicatesse indispensable et les adieux de ces personnages de tapisserie déchirée deviennent déchirants ; l’éloge final de l’Enfant par les bêtes retrouve cette ferveur quasi-religieuse qu’il doit avoir pour conclure dignement la fable.
Parmi les interprètes de la « fantaisie lyrique » conçue par Colette, on trouve en revanche chez la plupart cette douce folie. Jean-Paul Fouchécourt joue véritablement ses trois rôles, y mettant mille intentions que auxquelles la voix n’est hélas plus toujours en menace de répondre, mais il nous offre un claironnant falsetto sur « Tou-ou-ou-jours » dans la phrase que la Théière partage avec la Tasse chinoise. Dans ce rôle, justement, Delphine Galou paraît moins à l’aise qu’en Libellule : apparemment, le drame sied mieux que le comique à cette voix idéalement sombre ; que ne l'a-t-on laissée faire de cette chinoiserie le numéro de femme fatale dont quelques instants montrent qu'elle aurait été tout à fait capable ! Révélation absolue avec Julie Pasturaud, comédienne ahurissante, dont le timbre de mezzo transfigure chacune des interventions, Bergère hilarante ou Ecureuil bouleversant. Elle sera certainement une superbe Oenone dans Hippolyte et Aricie cet été à Glyndebourne. Avec Hélène Hébrard, on a fait le choix d’un Enfant à la voix grave, dont la friponnerie est peut-être plus perceptible dans l’attitude que dans le chant. Ingrid Perruche en Pastourelle fait regretter qu’elle ait si peu à chanter. Chez ces dames, la star est bien sûr Annick Massis, dont la maturité livre une fort belle princesse, mais qui pâtit en Feu de la lenteur imposée par le chef, à moins que cette lenteur n’ait été commandée par le souci d’exécuter les vocalises le plus nettement possible, la véhémence que la soprano met dans ses imprécations ne compensant qu’en partie ce manque de tonus rythmique. Les deux messieurs complétant cette distribution avaient bien plus à faire en première partie, et c’est avec cette Heure espagnole ouvrant le concert que nous conclurons.
Marc Barrard est un modèle absolu en matière de diction, il articule superbement les gauloiseries de Franc-Nohain, mais, annoncé souffrant, il manifeste une sagesse, une prudence extrême dès que la partition l’entraîne dans l’aigu. Ramiro y perd incontestablement quelque chose et n’est plus cet éléphant dans un magasin de porcelaine que devrait être le muletier dans le magasin d’horloges. Nicolas Courjal commence à juste titre à se faire un nom parmi les jeunes basses françaises, et le plaisir qu’il prend à incarner Don Inigo Gomez est communicatif. Isabelle Druet se révèle actrice-née, jouant toutes ses répliques comme si elle était en scène, avec de savoureuses mimiques ; sa voix correspond parfaitement à la tessiture de Concepción, même si elle est parfois couverte par l’orchestre. Ce problème de volume est un peu celui de Frédéric Antoun qui, s’il fournit à Gonzalve un très joli timbre de ténor, avec le style requis mais avec moins de folie que ses collègues, devient difficilement compréhensible à certains moments où les instruments se déchaînent derrière lui. Luca Lombardo, enfin, est un peu trop sage en Torquemada, dont il ne restitue pas vraiment la verve de ce dupé dupeur, comme si la comédie lui venait moins naturellement que le drame auquel il est plus habitué.
 
 
 

 

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