Marionnettes siciliennes en folie

Béatrice et Bénédict - Paris (Favart)

Par Brigitte Cormier | ven 26 Février 2010 | Imprimer
L’amour est un flambeau…/ L’amour est une flamme…/ Un feu follet qui vient on ne sait d’où…/Qui brille et disparaît…/ Pour égarer notre âme…/… Attire à lui le sot et le rend fou./Folie, après tout, vaut mieux que sottise. Telles sont les paroles du duettino final des nouveaux mariés résignés à s’aimer après avoir prétendu se détester.
 
Hector Berlioz présente Beatrice et Bénédict comme un opéra comique « imité » de Shakespeare qui, comme il le dit dans ses mémoires, « lui avait ouvert le ciel de l’art avec un fracas sublime ». Cette dernière œuvre d’un homme, diminué et prématurément vieilli, a néanmoins été composée dans une fièvre de création toute juvénile. Berlioz ne s’impose aucune contrainte, n’obéit à aucune convention ; il mêle le truculent et le sentimental, la farce et la parodie ; l’opéra abonde en rythmes contrariés et modulations déroutantes. Ce concentré musical à l’intrigue embrouillée n’est pas d’un accès facile. Le mettre en scène est un défi ; faire cohabiter Berlioz et Shakespeare semble presque contre-nature.
 
Pour le relever, l’Opéra comique a eu l’idée de réunir Emmanuel Krivine, un chef éclectique d‘origine russe et polonaise, rompu à la musique de Berlioz avec Dan Jemmet, metteur en scène anglais. Ce dernier, ancien marionnettiste, grand expérimentateur, imprégné du théâtre élisabéthain et en particulier de Shakespeare, a aussi collaboré avec La comédie française et fait ses preuves à l’opéra notamment avec une Flûte enchantée appréciée. Afin de réussir à intégrer le texte et la musique de Berlioz dans un univers shakespearien, Dan Jemmet utilise deux moyens qu’il exploite à fond.
 
D’abord, l’action se passant en Sicile, il transforme les personnages en « marionnettes siciliennes», chiffes molles quand elles sont inactivées, rigides, mécaniques et sautillantes quand on les anime. Vêtues de riches costumes, violemment maquillées, elles se meuvent dans un somptueux dispositif théâtral, utilisant les toiles peintes, le vieil or et la pourpre, le gigantisme, les superpositions. Ensuite, le metteur en scène introduit un « montreur » de marionnettes (Alberto), incarné par Bob Goody, acteur adoubé par la Royal Shakespeare Company. Ce maître de cérémonie dégingandé s’exprime en langue anglaise (surtitrée) ; il tire les ficelles de l’action, utilisant plusieurs castelets de différentes tailles et divers accessoires qui lui servent à réaliser un chapelet de gags décalés.
 
Avec La Chambre Philharmonique, phalange fondée en 2004 par Krivine et quelques musiciens issus des meilleures formations européennes, la partition est plutôt bien servie. Dans ses meilleurs moments, les instruments anciens restituent les couleurs si particulières de la musique de Berlioz au plus près de ce que le compositeur entendait. Sous la conduite de Joël Suhubiette, le Chœur de chambre les éléments apporte une belle contribution.
 
Tous les chanteurs solistes, dont la plupart ont l’accent anglais, font preuve d’un bel engagement dans cette aventure. Dans « Je vais le voir », le premier grand air très difficile qui suit la danse sicilienne, comme dans celui du II, la soprano Ailish Tynan (Héro) tire son épingle du jeu sans nous envoûter totalement. Le duo d’entrée des rôles titre est assez réussi. Christine Rice (Béatrice) est une solide mezzo, Allan Clayton (Bénédict) a une excellente diction et une voix sonore, mais il déçoit un peu dans le fameux « Ah ! Je vais l’aimer ! » Il est possible que dans cette mise en scène envahissante,  les exigences de la gestuelle entrave la qualité élégiaque du chant. Cependant, le duo entre Héro et Ursule qui rappelle Les Troyens, trouve mieux ses marques. La mezzo Élodie Méchain (Ursule) possède un timbre chaleureux et une bonne technique. Sa voix se mêle harmoniquement à celle de la soprano alors qu’elles chantent, côte à côte « Nuit paisible et Sereine », mélodie d’une grâce infinie.
 
Le baryton bouffe Michel Trempont interprète Somarone, un rôle à clés, ridiculisant les travers des compositeurs du temps de Berlioz. Le personnage fait rire et éveille la sympathie avec la chanson à boire d’un troisième acte débridé. Il n’est plus question de haine. Après une joyeuse intervention du chœur, fort bien exécutée d’ailleurs, l’opéra se termine par un double mariage, à la satisfaction générale — y compris celle du public. Que demander de plus ?
 
 

 

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