Matrimoniomanie au sein du Bayreuth berliozien

Béatrice et Bénédict - La Côte-Saint-André

Par Fabrice Malkani | ven 23 Août 2013 | Imprimer
 
Dans le cadre de la vingtième édition du Festival Berlioz depuis son retour dans la ville natale du compositeur, La-Côte-Saint-André, et au lendemain de son ouverture festive au château de Bressieux avec fonte traditionnelle de cloches (en prévision de La Symphonie fantastique), la cour du château Louis XI a accueilli pour la première fois une représentation de Béatrice et Bénédict, opéra trop rarement donné sur les scènes lyriques françaises. On n’en connaît souvent que la brillante ouverture (qui figure d’ailleurs comme pièce séparée au programme du 31 août) et le magnifique duo d’Hero et Ursule, « Nuit paisible et sereine », parfois aussi le duettino final « L’amour est un flambeau ». Dernière œuvre de Berlioz, cet opéra-comique fait la part belle à de savoureux dialogues – du compositeur – inspirés, parfois de très près, de la pièce Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, malgré les coupes importantes qui réduisent l’intrigue au résumé qu’en fait Berlioz lui-même : « Il s’agit tout bonnement de persuader à Béatrice et Bénédict (qui s’entre-détestent), qu’ils sont chacun amoureux l’un de l’autre et de leur inspirer par là l’un pour l’autre un véritable amour ». Il est aussi question de l’institution du mariage : la querelle entre les deux héros éponymes oppose la matrimoniomanie à la matrimoniophobie, selon les termes du livret. Exit donc le sinistre Don Juan de la comédie shakespearienne, de même que son acolyte Borachio et ses complices, et du même coup l’intrigue faisant croire à l’infidélité de la douce Héro.
 
Sans autre conflit que les sarcasmes réciproques de Béatrice de Bénédict, l’œuvre est pétrie d’humour, et son équilibre repose sur l’alliage d’un lyrisme éthéré et d’une distanciation ironique, nourrie de ce que Berlioz appelle « des farces de [s]on invention ». Aussi la déception n’est-elle pas mince, ce soir, de constater que les dialogues ont été supprimés et remplacés par l’intervention lourdaude d’un récitant qui en fait trop, n’échappant pas à la vulgarité (pourtant complètement absente du texte de Berlioz) et bafouillant parfois, trahissant l’humour de Berlioz, sa lecture de Shakespeare, sa parodie de Corneille et ses clins d’œil à Molière. Le texte déclamé de manière tantôt ampoulée, tantôt relâchée, devient pesant, ne fait pas rire ni même sourire. Pire encore : on ne comprend quasiment rien à l’intrigue si l’on n’a pas lu le texte auparavant*. C’est une consolation de constater que le programme complet du festival (172 pages) comporte le livret intégral dont la lecture pourra procurer le plaisir du texte absent lors de la représentation, puisque, comme le notait Berlioz sans inutile modestie, « c’est d’un excellent comique ».
Mais si l’on maltraite le librettiste, on magnifie en revanche le compositeur. Quelle splendide interprétation de l’ouverture, qui met en valeur toute la palette des timbres et des couleurs ! Des promesses qui sont tenues tout au long de la représentation : le Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz est d’une belle cohésion, faisant preuve à la fois d’une ample sonorité et d’une extrême délicatesse, sous la direction fervente de François-Xavier Roth. À le voir et à l’entendre diriger, on comprend mieux pourquoi il qualifie le festival de La-Côte-Saint-André de « Bayreuth berliozien ».
Le Chœur Britten et le Jeune Chœur Symphonique, dirigés par Nicole Corti et dont on avait dit l’an dernier tout le bien qu’on en pensait dans Roméo et Juliette, sont remarquables de justesse et de précision, dans une mise en espace de Lilo Baur qui les met davantage en valeur en les faisant entrer par les tribunes du public puis circuler sur la scène, et enfin l’occuper largement lors de l’Épithalame grotesque. De même les solistes tirent-ils habilement parti des quelques possibilités de mouvement qui leur sont allouées, sur les côtés de la scène, dans l’allée centrale au milieu des musiciens, et dans la partie supérieure permettant de jouer sur les divers niveaux.
L’excellente mezzo-soprano Isabelle Druet est une Béatrice au caractère bien trempé, pleine d’alacrité et servie à la fois par la souplesse de sa voix et par sa présence scénique. Son grand air « Dieu ! que viens-je d’entendre ? » met en valeur son sens des contrastes et des nuances, dans un lyrisme poignant. C’est le fringuant Jean-François Borras qui lui donne la réplique, en Bénédict tour à tour maussade et emporté par l’amour dont il se persuade lui-même. Son rondo « Ah ! je vais l’aimer » est une belle démonstration de la palette du ténor au timbre lumineux. Leur duo final, « L’amour est un flambeau », brillamment interprété, est repris en bis à l’issue du spectacle.
Héro est incarnée de façon juste et touchante par la soprano Marion Tassou : si son premier air (« Je vais le voir ! ») trahit une certaine nervosité qui n’est pas que de composition, la voix se stabilise ensuite et atteint à un parfait équilibre d’émission fluide et de phrasé lyrique dans le duo avec Ursule – remarquable Aude Extrémo, mezzo-soprano dont la voix ronde s’allie avec bonheur à celle de Marion Tassou dans ce nocturne (« Nuit paisible et sereine ») qui est sans doute le sommet lyrique de l’œuvre.
 
Les autres personnages, qui ne sont pas vraiment secondaires, ne sont pas en reste. Le baryton Thomas Dolié est un Claudio digne et bien chantant, le personnage de Don Pedro bénéficie des graves généreux de la basse Luc Bertin-Hugault, et Philippe Ermelier compose un truculent Somarone – personnage inventé par Berlioz et dont on est heureux d’entendre, du moins en partie, le texte parlé ! – capable d’interpréter de manière musicale et grotesque à la fois les vers de mirliton de la chanson à boire « Le vin de Syracuse ».
Belle distribution, beau chant, belle musique, tout serait donc pour le mieux si l’on n’avait pas pris de telles libertés avec le texte, au risque de manquer l’une des intentions de Berlioz.
* Décidément, le texte de Berlioz n’a pas de chance en France : en 2010, la production de l’Opéra Comique transformait les personnages en marionnettes et coupait tout un pan des dialogues, dont ce qui restait, dans la bouche des chanteurs anglophones, était quasiment incompréhensible, tandis qu’une partie du texte était confiée à un récitant qui citait carrément Shakespeare en anglais.
 

 

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