Non au tourisme sexuel

Madama Butterfly - Macerata

Par Jean-Marcel Humbert | ven 24 Juillet 2009 | Imprimer
C’est dans le cadre du thème de la duperie que Pier Luigi Pizzi propose sa première Butterfly. L’histoire de la petite japonaise est devenue aujourd’hui tristement banale : plus que jamais, c’est celle des jeunes filles orientales qui pâtissent du tourisme sexuel et de la prostitution des mineures. C’est pourquoi l’on peut s’étonner que Pizzi n’ait pas cherché à moderniser la vision stéréotypée de la geisha de l’époque de la création de l’opéra : il propose une production au premier degré (tout est centré sur l’héroïne, qui se débat dans des situations qui lui échappent), faite comme à son habitude de la qualité des détails, de la richesse des tissus, de la beauté des costumes et du moindre des gestes, sous les éclairages toujours aussi parfaits de Sergio Rossi. Mais il n’offre aucune relecture, non plus qu’aucune ouverture vers une réinterprétation plus contemporaine de l’œuvre. Cela étant admis, on ne peut que goûter la perfection « à la Pizzi » de la production, de la belle ouvrage classique qui n’empêche pas pour autant la naissance d’une émotion vraie.
Car paradoxalement, malgré l’immensité du lieu (le mur du fond de scène du Sferisterio  mesure 90 mètres de long sur 18 mètres de haut), Pizzi donne bien l’impression de l’enfermement de l’héroïne, enfermement mental dans ses croyances, dans ses certitudes, dans ses rêves et dans son quotidien, et plus encore dans sa petite maison qui occupe le centre de la scène. Petite maison dont on ne verra rien de l’intérieur, à l’exception d’un Bouddha en son centre, et cela malgré le jeu incessant des cloisons mobiles. Tout se passe à l’extérieur, sur la terrasse et sur les longues passerelles sur pilotis qui relient cet univers clos au monde extérieur. Le jardin, au premier acte, sans faire référence au symbolisme du jardin japonais, est verdoyant et fleuri, ombragé de l’inévitable arbre en fleurs (blanches). Mais dès le départ de Pinkerton, toutes les plantes disparaissent (sauf l’arbre immuablement fleuri), laissant la maison seule et nue dans un univers de désolation.
Cet univers, fleuri ou non, est animé de personnages bien campés, dont aucun ne paraît être un fantoche, et de scènes de foules qui laissent un souvenir fort : le défilé colonialiste de l’emménagement, avec ses porteurs d’objets hétéroclites ; les invités traversant la maison et leur fuite après les imprécations de l’oncle-bonze ; enfin, le passage en fond de scène du défilé (prémonitoirement mortuaire) des chœurs chantant à bouche fermée au début du 3e acte (excellents chœurs lyriques « Vincenzo Bellini »). Seul moment en décalage, deux danseurs échappés de West Side Story (pseudos Pinkerton/Butterfly) venant interpréter une espèce de songe de Butterfly pendant l’interlude de l’acte 3, intermède qui n’apporte vraiment rien et qui surtout annihile le merveilleux lever du jour sur Nagasaki.
Tout aussi classique était la direction d’orchestre de Daniele Callegari, un habitué de Macerata (cf. Tosca 2008), mais surtout un chef symphonique qui dirige beaucoup de productions lyriques avec un respect des chanteurs et un accord scène/fosse qui ne sont plus si fréquents aujourd’hui. Le résultat est fort confortable, et permet au spectateur de se concentrer sur la musique, le chant et le jeu scénique des acteurs.
Dominant la distribution, la Turinoise Raffaella Angeletti est certainement l’une des meilleures Butterfly du moment, rôle qu’elle a interprété sur de nombreuses scènes italiennes, au Teatro Real de Madrid et au Staatsoper de Vienne. Turandot, Aïda et Lady Macbeth, autres de ses rôles de prédilection, montrent l’étendue de son spectre vocal et dramatique. Très musicale et sensible, son interprétation est particulièrement réfléchie et intelligente : pas de minauderies, pas d’affectation orientalisante, une remarquable entrée en scène pourtant si difficile à bien chanter, le personnage se construit naturellement, de lui-même, au fil de l’action, jusqu’à l’impressionnante crise de tremblement qui l’agite au moment où elle admet enfin la vérité, et où tout s’écroule pour elle. À ses côtés, Annunziata Vestri campe une Suzuki également naturelle, et complice jusque dans la mort de sa maîtresse. Certes, on a entendu des Suzuki plus sonores et à la voix plus grave, mais l’interprétation est là aussi si intelligente et musicale que l’oreille s’adapte vite à sa pâte vocale. Massimiliano Pisapia chante souvent le rôle de Pinkerton, qu’il a interprété à travers le monde (y compris à l’Opéra Bastille), parmi un grand nombre de rôles verdiens. Il a l’autorité du rôle, qu’il rend plausible de sa naïveté (feinte ou réelle ?) du début, jusqu’à sa fuite honteuse à la fin. La voix est belle et les aigus bien en place. Claudio Sgura est un « grand » Sharpless qu’il a déjà souvent chanté (Scala de Milan), grand tant pas la voix, la taille que l’interprétation. Thomas Morris campe et chante un très bon Goro, bien dans la manière de Sénéchal, et Enrico Iori un impressionnant oncle-bonze.
En conclusion, un excellent spectacle, une Butterfly à fleur de peau, dans la grande tradition, avec en plus ce qui manque si souvent aujourd’hui, l’émotion que font naître les grands acteurs bien dirigés. Après un exceptionnel Don Giovanni, cette Madame Butterfly confirme le haut niveau atteint aujourd’hui par le festival de Macerata.
 

 

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