Oh, happy days !

Platée - Strasbourg

Par Pierre-Emmanuel Lephay | ven 12 Mars 2010 | Imprimer
Difficile de monter une nouvelle Platée après la célèbre production de Marc Minkowski/Laurent Pelly, reprise un peu partout en France puis enregistrée : elle a marqué les esprits. La gageure est pourtant largement réussie par Christophe Rousset et Marianne Clément avec un spectacle enthousiasmant, jubilatoire, euphorisant et musicalement superbe.
 
Christophe Rousset s’affirme ici comme un « ramélien » émérite, le discours est parfaitement et rondement mené : cela vit, cela trémousse, cela s’agite en parfaite concordance avec l’action, les situations et la folle mise en scène de Marianne Clément. Les tempi sont ainsi généralement vifs et il n’y a pas de temps morts dans cette direction. Le tout est cependant fait sans excès et permet à l’écriture orchestrale si novatrice de Rameau d’être joliment mise en valeur. L’orchestre des Talens Lyriques suit à la perfection son chef et montre une belle sonorité d’ensemble. La fusion fosse plateau est en outre excellente, ce qui n’est pas un mince exploit dans une partition qui ne manque pas de difficultés à ce niveau. 
 
Folle, la mise en scène de Marianne Clément l’est assurément. La première surprise vient de la transposition de l’action durant les Trente Glorieuses, soit une période où le matérialisme, la vie de famille dans un pavillon équipé des dernières nouveautés de l’électroménager (dont la télévision mais aussi la sacro-sainte voiture), constituent un idéal de vie. C’est justement à cet idéal que rêve Platée : transformée en une sorte de têtard (Marianne Clément rappelle qu’il n’est en effet nulle part spécifié que Platée soit une grenouille), elle est repoussante à souhait, mais aussi coquette... et ridicule (son tailleur rose dont elle se vêt pour les actes II et III traduit ainsi parfaitement tous ces aspects).
Jupiter et Junon possèdent, eux, tout ce dont rêve Platée... sauf la paix du ménage. Tout le Prologue évoque cette dispute au cours d’une soirée dans le pavillon des époux. Les crises de rire qui nous ont saisi empêchaient presque de goûter la musique : les jeux de scène d’une Junon sauvant les apparences et surveillant si tout se passe bien sont absolument hilarants (et réalisés à la perfection par Judith Van Wanroij). L’action se déroulera ensuite dans un aquarium (celui-là même qui ornait le salon de Jupiter et Junon et dans lequel se trouve Platée) puis à l’extérieur du pavillon, avec stores colorés et porte basculante du garage laissant apparaître la fameuse voiture, ou encore dans un bar aux banquettes blanches et rouges et aux serveuses en patin à roulettes (on se croirait dans la série Happy Days !).
Mais tout cela ne serait qu’un catalogue de belles et drôles images s’il n’y avait une direction d’acteurs absolument prodigieuse et des chorégraphies (de Joshua Monten, remarquablement réalisées par le Ballet de l’Opéra) d’une incroyable inventivité qui visent à moquer ce fameux idéal dont rêve Platée. A ce titre, l’apparition de la Folie en icône de la réclame (et ce, dans une télévision géante qui aura vu défiler auparavant des extraits de Autant en emporte le vent, d’un western... et de la météo !) vantant les mérites d’une lessive, de produits nettoyants ou encore, des tupperware, est là encore, d’une drôlerie mais aussi d’une pertinence étonnante : la Folie ne se vante-t-elle pas de tout métamorphoser, de transformer un air triste en un air gai, et inversement, « en d’autres termes, qu’elle peut vendre n’importe quoi » (Marianne Clément) et donc, pourquoi pas, un mariage entre un Dieu et un naïade ?
On n’en finirait pas de décrire ce travail scénique étourdissant tant il se passe de choses sur scène, suivant en cela, redisons-le, l’incroyable folie du rythme de la partition de Rameau, et « coulant » avec un naturel confondant : rien ne nous a paru outré. On pourra malgré tout regretter que l’émotion ne pointe pas davantage son nez, notamment dans le dernier acte lorsque Platée devient réellement touchante.
Il faut encore évoquer l’époustouflant décor de Julia Hansen (qui dessina également les très nombreux et réussis costumes) dont l’ingéniosité réserve nombre de surprises et dont les transformations successives doivent se faire à force d’activité en coulisses pendant la musique, et ce, sans aucun bruit : chapeau aux techniciens de plateau !
 
On retrouve la même excellence dans la distribution, à commencer par un Platée anthologique d’Emiliano Gonzales Toro dont la performance est absolument exceptionnelle. Beauté de la voix, extrême finesse du chant (jamais malmené malgré tout ce qui lui est demandé scéniquement), maîtrise de toute la tessiture et du rôle (dont les terribles vocalises qui parsèment ici ou là sa partie), incarnation sensible et prenante (sa déchéance et sa colère sont vraiment touchantes à la fin de l’ouvrage) : on est plus qu’admiratif devant cette prise de rôle qui égale, sinon dépasse, les incarnations de ses prédécesseurs (et pas des moindres : Gilles Ragon, Paul Agnew, Jean-Paul Fouchécourt...).
A ses côtés, celui qui sera peut-être aussi un jour un très beau Platée, Cyril Auvity, en Thespis et Mercure, assure également une superbe prestation. Par rapport à un Pygmalion nancéien de 2004, la voix, qui a gardé son très beau timbre, a gagné en puissance et en projection, ce qui permet au chanteur de passer le grand orchestre de Rameau.
Le couple formé par le Jupiter de François Lis et la Junon de Judith Van Wanroij est superbe et d'une belle prestance. La Clarine de Céline Scheen affiche un chant particulièrement élégant et agréable tandis que Christophe Gay campe un très beau Satyre.  
Il faut avouer que la  Folie de Salomé Haller a un peu déçu par un chant qui trahit aujourd'hui quelques duretés dans l'aigu. Le registre grave est par contre très beau, ce qui laisse à penser que la chanteuse pourrait se diriger avantageusement vers des rôles qui la mettraient davantage en valeur dans ce registre. L'incarnation du personnage et la prestance sur scène restent parfaites de bout en bout.
Le seul chanteur qui déparre hélas dans cette belle distribution est le Momus/Cithéron d'Evgueniy Alexiev, la voix usée et le fort accent gâchent singulièrement sa prestation et l'on se demande un peu ce qu'il fait là…
 
Bien entendu, les chœurs de l'Opéra National du Rhin n'affichent pas une couleur très idiomatique pour un opéra baroque. Cependant, il faut louer leur souci d'offrir une sonorité plus fine et légère que celle que nécessite un opéra de Verdi ou Wagner et leur capacité à répondre aux exigences de l'écriture vocale baroque.
 
Extraordinaire et jubilatoire soirée donc, qui montre combien la maison alsacienne a la capacité d'offrir des spectacles marquants. Elle a présenté là une production anthologique de ce chef-d'œuvre un peu fou de Rameau, cet « OVNI » comme le caractérise si justement Christophe Rousset, que l'on pourra suivre en direct sur le site internet liveweb d'Arte jeudi 18 mars à 20 h. (http://liveweb.arte.tv/) avant une diffusion sur la chaîne (et sur Mezzo) dans quelques mois. En attendant : courez à Strasbourg, Colmar ou Mulhouse, il reste des places !
 
 

 

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