On ne gagne pas à tous les coups

La traviata - Paris (Bastille)

Par Christophe Rizoud | lun 02 Juin 2014 | Imprimer

En proposant à Benoît Jacquot de mettre en scène La Traviata, l'Opéra de Paris pensait réitérer le succès de Werther en janvier 2010, acclamé tant par le public que par la critique. Le résultat n'est malheureusement pas à la hauteur des espérances. Si le cinéaste échappe lors des saluts à la bronca qui tient actuellement lieu de règle à Paris, son interprétation du chef d'œuvre de Verdi souffre d’un cruel manque d’inspiration.

Dans des décors qui se réduisent à des accessoires géants – un lit au premier et au troisième acte, un arbre et un escalier au deuxième –, le drame tend à s'enliser dans une convention que rien ne vient désembourber : ni la robe de bal second empire  de Violetta – que, grande dame elle se refuse à quitter une fois réfugiée à la campagne –, ni la canne sur laquelle s'appuie un Germont père perclus de rhumatismes. À son âge, c’est inévitable ! Vêtu d'une culotte de peau qui au deuxième acte l'apparente à Werther, Alfredo revient au troisième en clergyman. On dirait des Grieux à Saint-Sulpice. Une lumière verticale auréole les derniers soupirs de Violetta. La courtisane était une sainte. Dieu a reconnu les siens.

On n’en finirait pas d'énumérer ainsi les poncifs plombant une lecture dont finalement on ne retient que quelques rares et mauvaises idées. Alfredo ponctue le « Sempre libera » depuis la salle, au mépris de l'équilibre sonore. Les bohémiennes sont des hommes et les toréadors des femmes. Le plateau au deuxième acte est coupé en deux, une partie étant réservée à chaque tableau, ce qui réduit les possibilités de mouvement. Obliger les figurants à rester immobiles sur les marches de l'escalier dans l’obscurité pendant que Violetta et Germont palabrent sous l’arbre tient du sadisme. Faire d'Annina une réplique de Mamma, la nourrice de Scarlett dans Autant en emporte le vent n’est pas du meilleur goût. Les bras contre le corps, vêtus de noir, les choristes ont dû recevoir comme consigne de ne pas bouger. « Voilà une mise en scène qui respecte l'histoire » se félicite une spectatrice à la fin de l’opéra. Pour un peu, on regretterait Marthaler.


© Opéra national de Paris/Elisa Haberer

De Diana Damrau en Violetta, on gardait la vision – plus que l'audition – d'une réfugiée des pays de l'Est, mal fagotée, sur la scène de La Scala en décembre dernier. L'univers de Benoit Jacquot lui sied mieux. Il met davantage en valeur la femme et justifie ce que le jeu peut avoir de convenu. Comme toutes les coloratures montées en graine et si paradoxal que cela puisse paraître, le dernier acte – le plus dramatique – suffit à balayer toutes les réserves qu'auraient pu engendrer un grave modique et une projection limitée. «  Addio, del passato » avec ses innombrables effets de souffle et de volume tient du miracle. Déjà « Ah, fors’è lui » suivi d'un « Sempre libera » sans bavure et avec suraigu avaient su de la même manière s’affranchir du geste pour atteindre la vérité recherchée. Au contraire, « Dite alla giovine » et plus largement le duo du deuxième acte laissent une impression d'inachevé dont Ludovic Tezier porte une part de responsabilité. Comment ne pas être obnubilé par le baryton quand le chant conjugue ainsi bronze, ligne, et noblesse. Un « Di Provenza il mar » dont aucune note n’est omise (alors que la tradition tend à simplifier la phrase) lui vaut la plus longue ovation de la soirée. Avoir, dans ces conditions, coupé la cabalette « No, non udrai » est acte de vandalisme.

Francesco Demuro chante un Alfredo dont la jeunesse réjouit puis inquiète. Intensément lyrique, d'un timbre à la séduction immédiate et d'une puissance supérieure à sa partenaire, le ténor dissipe ses forces dans un « De’ miei bollenti spiriti » fougueux suivi d'un « O mio rimorso » couronné d’un long contre-ut. La voix en paye ensuite le prix, au bord de la rupture chez Flora, devenue incapable de nuances et prise en défaut d’intonation dans le duo final.

Nicolas Testé en Grenvil, Cornelia Oncioiu en Annina – entre autres –, les seconds rôles sont de luxe. Ses grands bras éployés, Daniel  Oren à la tête d'un Orchestre de l'Opéra de Paris superlatif tente d’insuffler entre les notes ce supplément d’âme nécessaire à la partition. Alors qu’il touche enfin au but dans le prélude  du troisième acte, ses efforts sont réduits à néant par une spectactrice catarrheuse. Violetta meurt de phtisie et c'est le public qui tousse. Cherchez l'erreur.

 

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