Pizzi a du nez

Cleopatra - Macerata

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 24 Juillet 2008 | Imprimer
C’est la troisième saison de Pier Luigi Pizzi à Macerata, en tant que directeur artistique. Après « Le voyage initiatique » en 2006, « Le jeu des puissants » en 2007, le thème de 2008 est « La séduction ». Outre The Servant, de Marco Tutino – la séduction au masculin –, trois séductrices devant l’éternel, Carmen, Tosca et Cléopâtre, ont été sélectionnées. De fait, Cléopâtre est bien l’une des plus célèbres séductrices de l’antiquité ; personnage historique, elle a aussi fait une belle carrière au théâtre, de Shakespeare à Shaw, et à l’opéra, d’Antonio Canazzi à Massenet et au-delà. Et elle a également inspiré Lauro Rossi, compositeur macératais dont la ville a donné le nom à son charmant petit théâtre « à l’italienne » du XVIIIe siècle.
On ne connaît guère Lauro Rossi, sinon par trois courts extraits d’Amélia ou huit ans de constance (1834), enregistré par Jennifer Larmor pour Opera Rara, avec un excellent texte de présentation de Jeremy Commons, et un enregistrement intégral de son Domino Noir (1849). Mélodiste très doué, il écrit une musique complexe à la riche orchestration, très efficace au théâtre. Comme souvent chez les compositeurs restés dans l’ombre, il ne se dégage rien de vraiment original, et l’on pense, en écoutant leur œuvre, à bien d’autres : ici, à Norma, au jeune Verdi, à Meyerbeer et à Gounod, à Wagner aussi, à Gioconda et à Mascagni (limite vériste, ce qui montre bien l’évolution du compositeur à la fin de sa vie), enfin au Samson de Saint-Saëns, et même à l’Esclarmonde à venir de Massenet. C’est dire que cela pourrait tourner à la bouillabaisse. Fort heureusement, le liant est bien fait, et la globalité plutôt convaincante. Seule a manqué à Rossi la capacité de dépasser et de renouveler les modèles verdiens, pour aller vers le renouveau de l’opéra de la fin du XIXe siècle.
À cela, Bernardo Ticci, dans un excellent texte de présentation, ajoute que Rossi n’a pas pu ne pas être influencé par l’Aïda de Verdi, créée à la Scala peu d’années auparavant. La fin de l’acte 3, notamment, n’est pas sans faire penser aux imprécations d’Amnéris à la fin d’Aïda : « L’anatema che scagli furente sull’Egitto per te ricadrà. » Autre relation avec Aïda, la présentation du décor : « Un lieu délicieux près du palais royal de Cléopâtre. À droite, un riche pavillon, sous lequel est dressée une table somptueuse. À gauche, au fond, le temple d’Isis, dont les portes sont ouvertes. Au fond coule le Nil, dont les eaux sont illuminées de la Lune naissante. » Il y a certes d’autres similitudes entre Rossi et Verdi, notamment dans la manière de construire des scènes spectaculaires, ainsi que dans le traitement des voix. D’ailleurs, on notera que la Cleopatra de Rossi a été créée à Turin par Teresina Singer, « l’une des plus grandes Aïda de l’histoire ».
Bien sûr, avec Pizzi, on était assurés d’avoir du Pizzi (comme dans ses récentes Gioconda, chic-issimes, de Vérone et Barcelone), et non une tentative de « revival ». Sans doute est-ce la sagesse : donc, noir, blanc et rouge scandent comme à l’accoutumé une action rondement menée. Mais quelle Cléopâtre Pizzi a-t-il voulu présenter ? La reine historique de basse époque, ou la femme qui se perd par amour ? De la première, elle a le port de reine, le côté enjôleur et sexy, en même temps que la prestance et l’autorité, entourée qu’elle est de prêtresses aux tuniques blanches et de prêtres aux crânes rasés ou perruques noires. De la seconde elle a l’aspect intemporel, coiffée à la garçonne un peu longue, assez Loulou (Louise Brooks), plus amoureuse que reine, plus suppliante que dirigeante. Cette Cléopâtre, c’est le mélodrame exacerbé. Mais l’action est très ramassée, et sa personnalité profonde en est véritablement réduite à la portion congrue : elle donne l’impression d’être plus menée par les événements que de les contrôler vraiment, sauf bien sûr à la fin. Les Romains, également très sexy avec leurs cuirasses en cuir noir ou rouge et leurs jupettes affriolantes, n’en apparaissent pas pour autant beaucoup plus clairs dans leurs démarches, souvent plus théâtrales que réalistes.
Pour défendre ce grand opéra bien dans la tradition italienne, il convenait de réunir une troupe de choc, ce qu’a fait Pizzi. Mais si l’on admire chez Dimitra Theodossiou son sens du théâtre et du drame, sa forte caractérisation lyrique et sa voix d’airain, quelle débauche de décibels : imaginez Birgit Nilsson dans le théâtre du petit Trianon, le lustre ni l’édifice n’y résisteraient ! Ici, dans ce relativement petit théâtre, c’était limite pour les oreilles. Autour d’elle, tous ses partenaires sont vraiment excellents, aussi bons chanteurs qu’acteurs, au point que l’on ne peut citer l’un plus que l’autre. La direction d’orchestre de David Crescenzi est particulièrement convaincante et efficace. On regrettera toutefois, pour une fois (qui aime bien châtie bien), que les éclairages de Sergio Rossi soient un peu justes, et les visages, notamment, trop peu éclairés ; mais l’appareillage du théâtre, qui paraît vraiment rudimentaire (trop de douches, pas assez depuis la salle), doit en être la raison.
Cette Cleopatra n’est sans doute pas un chef-d’œuvre inoubliable, mais demeure une œuvre agréable et suffisamment intéressante pour justifier cette redécouverte, digne de Martina Franca ou de Montpellier, et qui mériterait amplement d’être reprise ailleurs.
Jean-Marcel Humbert

 

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