Pourquoi toujours des bergers ?

Rameau maître à danser - Caen

Par Laurent Bury | mer 04 Juin 2014 | Imprimer

« Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n’est guère naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions ». Ces bonnes paroles, prononcées par le Maître à danser de Monsieur Jourdain, s’appliquent à merveille au spectacle Rameau maître à danser que les Arts Florissants viennent de créer à Caen, avant une tournée internationale qui se terminera en novembre à Paris (Cité de la musique). Les deux œuvres réunies pour l’occasion ont en commun d’avoir été toutes deux conçues pour la Cour et données au château de Fontainebleau, et d’avoir pour principaux protagonistes des bergers. Historiquement, il s’agit de deux commandes successives, passées au compositeur en 1753 et 1754, autrement dit d’œuvres de la dernière période créative du dijonnais, postérieures à Zoroastre. Dans sa mise en scène, Sophie Daneman a même réussi à les enchaîner pour former un seul récit, de la naissance du sentiment amoureux jusqu’à la naissance du fruit de l’idylle bénie par les dieux. Car deux mondes se côtoient ici : celui des bergers Watteau habillés de couleurs pastel par Alain Blanchot (gilets de satin et hauts de chausse, jupons en toile de Jouy) et celui des divinités de l’Olympe, parés d’atours plus modernes, ou plus intemporels. La soirée commence par utiliser la ficelle du théâtre dans le théâtre, les bergers apportant tous les accessoires nécessaires à donner un spectacle, mais si la machine à vent est utilisée par les bergers eux-mêmes dans Daphnis et Eglé, elle regagne l’orchestre pour la deuxième partie de soirée, où le surnaturel est accepté et non plus joué. L’intrigue de ces deux actes est évidemment des plus minces, mais peu importe, et les textes les plus plats ont toujours su inspirer à Rameau des pages superbes. Dans La Naissance d’Osiris, on entend notamment deux danses reprises quelques années plus tard dans Les Paladins (et l’on retrouve le bel air « Non, non, une flamme volage », écrit pour Zoroastre).

On remercie donc vivement William Christie, pour son retour à la tête des Arts Florissants après une période de repos forcé, d’avoir réuni ces deux pièces dont on ne connaissait jusqu’ici que la seconde, recréée et enregistrée par Hugo Reyne en 2005. Sur le plan musical, l’orchestre n’a peut-être pas encore tout à fait dompté l’acoustique particulière du Manège de l’Académie de La Guérinière, salle spécialement aménagée pour permettre au Théâtre de Caen de poursuivre sa saison 2013-14 hors les murs pendant la durée des travaux dans son bâtiment habituel. La disposition bifrontale présente des intérêts, mais aussi des risques : les spectateurs se font face sur deux rangées de gradins, l’orchestre est placé sur un côté, et les chanteurs et danseurs se produisent au centre, ce qui signifie nécessairement qu’ils sont parfois amenés à chanter dos à une partie du public. Pour les diverses étapes de la tournée, il faudra revenir à une configuration plus classique, ce qui rendra un peu moins complexe à régler ce spectacle associant étroitement le chant et la danse, où les membres du chœur des Arts Florissants se mêlent constamment aux danseurs dont les évolutions baroqueuses ont été réglées par Françoise Denieau (parmi ces derniers, certains semblent même chanter le chœur qui conclut La Naissance d’Osiris). Et parmi les chanteurs, les solistes de chaque acte se font choristes dans l’autre, se fondant modestement en un ensemble harmonieux. Dans la distribution, on saluera d’abord l’autorité du grand-prêtre d’Arnaud Richard, devenu ici metteur en scène du spectacle monté par les bergers. Dans le registre grave, Pierre Bessière fait tout aussi bonne impression en Jupiter majestueux. Pour les deux dessus et les deux hautes-contres, on aimerait trouver réunies en un seul artiste les qualités qu’on trouve chez l’un ou chez l’autre : la voix sonore de Reinoud van Mechelen et le français parfait de Sean Clayton, le médium charnu d’Elodie Fonnard et la projection de Magali Léger. On se réjouit en tout cas que ce spectacle aille prochainement porter la bonne parole ramiste jusqu’à Moscou, et l’on attend la sortie très prochaine du DVD qui l’immortalisera.

 

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