Poveri Castafiore

Adriana Lecouvreur - Londres (ROH)

Par Placido Carrerotti | sam 04 Décembre 2010 | Imprimer
Sans avoir véritablement jamais quitté l’affiche, Adriana Lecouvreur reste une relative rareté, donnée de loin en loin en fonction des talents éventuellement disponibles pour servir l’ouvrage. C’est dommage car celui-ci vaut mieux que certains tubes du répertoire donnés plus fréquemment. Le livret est, par construction, éminemment théâtral puisqu’il s’agit d’une pièce du vieux routier Eugène Scribe : les situations dramatiques sont nombreuses, fortes et variées. Sur ce canevas, Francesco Cilea a déployé un style original, composant de nombreux airs aux mélodies entêtantes et des duos passionnés. L’intérêt retombe quelques fois, notamment lors des conversations musicales entre seconds rôles1 mais néanmoins l’ouvrage tient bien la route. Un des intérêts de cet opéra est de permettre à des chanteurs d’y donner leur vision personnelle du rôle de la tragédienne classique. Les plus grandes divas ne s’y sont pas trompées, puisque le rôle-titre a été incarné, entre autres, par Claudia Muzio, Magda Olivero, Leyla Gencer, Montserrat Caballé, Renata Tebaldi, Raina Kabaivanska, Renata Scotto, Mirella Freni ou encore, de manière plus anecdotique, Joan Sutherland. La créatrice d’Adriana, Angelica Pandolfini, quoique bien oubliée aujourd’hui était suffisamment réputée pour être, pour la première, la partenaire de Caruso ! Le rôle de Maurizio a été lui aussi particulièrement bien servi et on pourra citer parmi ses interpètes Mario del Monaco, Placido Domingo, José Carreras ou Franco Corelli.
 
Avec un tel historique, on ne s’étonnera pas qu’Angela Gheorghiu ait choisi de mettre le rôle à son répertoire et c’est sur son nom que le Royal Opera a monté sa première production depuis 1906. Il faut dire que le soprano roumain est particulièrement populaire outre-manche. Plusieurs représentations sont même filmées en haute définition pour la postérité. Comme dit Spiderman, « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » : la chanteuse est malheureusement loin de les assumer. Difficile de juger complètement d’une telle performance : nous devons nous contenter de ce que nous avons pu entendre. Rarement aurais-je pu assister à une artiste donnant aussi peu de voix sur scène. Confondant Covent Garden et un studio d’enregistrement, Angela chante en effet avant tout pour son meilleur ami : le micro. Et c’est bien dommage car il y a incontestablement de belles choses dans cette interprétation : le timbre est idéal, l’émotion souvent à fleur de peau. Mais ne donner de la voix que dans les duos, murmurer dans les ensembles, minauder dans les airs au point d’être couverte par le bruit des caméras, c’est tout simplement insupportable. Si l’« Umile ancella » tombe à plat (l’air de Michonnet qui suit sera davantage applaudi, c’est dire), la scène de Phèdre est déclamée sans trop emphase et l’air final « Poveri fiori » assez touchant. Les duos avec Maurizio sont un peu plus passionnés, mais la ligne de chant s’en ressent un peu. Au global, voilà ce qui fera sans doute un bon DVD, mais à la scène, le compte n’y est pas.
 
J’avoue que j’avais des craintes du même ordre concernant le Maurizio de Jonas Kaufmann, un chanteur dont la puissance n’est pas la principale qualité. Mais ces inquiétudes sont vite dissipées tant cet artiste utilise avec intelligence les forces et les faiblesses de son instrument. Le ténor allemand est tour à tour charmeur dans « La dolcissima effigie », pitoyable dans « L’anima ho stanca » ou héroïque dans « Il russo Mencikoff ». A l’occasion de ce dernier air (entre autres), Kaufmann montre d’ailleurs qu’il dispose de réserves suffisantes en termes de décibels pour être audible quand l’orchestre est plus présent. Le chanteur ne cherche pas non plus à surjouer le texte (ce qui arrive chez certains spécialistes du lied). Finalement, il nous offre, un habile cocktail d’italianité spontané et de musicalité plus germanique. On pourra sans doute regretter un timbre un peu engorgé, mais les aigus, dépourvus de nasalité, ont plutôt gagné en « métal ». Après des débuts exceptionnels en Werther à Paris, cette nouvelle prise de rôle conclue par un nouveau sans-faute nous démontre à quel magnifique artiste nous avons affaire.
 
En proposant Michonnet à Alessandro Corbelli, le Royal Opera revient aux origines du rôle dont le premier interprète, Giuseppe De Luca était également un baryton basse plutôt spécialisé dans les rôles bouffes. Le chanteur italien apporte ici une verve et une légèreté nouvelle, avec un je-ne-sais-quoi de mélancolie. L’âge venant, sa fragilité contribue même à rendre encore plus crédible et attachant un personnage que la tradition avait fini par faire interpréter par des barytons plus lourds tels qu’Ettore Bastianini ou Sherill Milnes.
 
Olga Borodina est une Princesse de Bouillon insolente de puissance vocale, impressionnante d’autorité, mais qui sait aussi jouer des colorations pour être sensuelle et caressante. On pourra ergoter sur certains aigus un peu en force, il n’en demeure pas moins qu’un tel chant est rafraichissant pour les oreilles.
 
Les seconds rôles sont de bon niveau. Maurizio Muraro est un Prince sonore et bonhomme, Bonaventura Bottone un Abbé de Chazeuil  tout en finesse, à l’émission percutante mais parfois fâché avec la justesse.
 
A la tête d’un orchestre en bonne forme, Mark Elder manque de pathos, se contentant d’un accompagnement discret et efficace dont l’objectif premier est de ne pas mettre en danger les chanteurs. Dommage, car ce type d’ouvrage a besoin de passion, pas de raison.
Pour une fois, le turbulent David McVicar ne cherche pas ici à décaper l’œuvre (celle-ci n’en demande pas tant : nous sommes face à un brave opéra vériste, pas à une œuvre de portée universelle). Avec intelligence, il joue le parti du théâtre dans le théâtre, avec un décor unique tournant très élégant (une scène et des coulisses). La direction d’acteur est juste et l’émotion pointe au final quand la troupe d’acteurs vient saluer, depuis le proscenium du décor, le corps d’Adrienne en contrebas. Un très beau travail, d’une grande simplicité et efficacité.
 
 
1 L’ouvrage est régulièrement coupé (la production de Covent garden ne fait pas exception), ce qui rend d’ailleurs l’intrigue moins compréhensible. Ainsi d’une scène où le Prince de Bouillon expose ses talents de chimiste amateur et sa mise au point d’un poison gazeux ; sans cela, on ne comprend pas trop l’idée farfelue de la Princesse d’aller empoisonner un bouquet de violettes pour se venger de sa rivale ! En 1990, Richard Bonynge a rétabli un certain nombre de coupures.

 

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