Puccini sur le papier

La Bohème - Nantes

Par Tania Bracq | dim 06 Mai 2012 | Imprimer
 

En raison des travaux en cours au Théâtre Graslin, c'est la (très) grande salle des Palais des Congrès qui accueille cette Bohème dans une arène de près de deux mille places. Le volume considérable, ainsi que la taille de la fosse d'orchestre mettent parfois les chanteurs en difficulté et lors de cette dernière représentation, certaines voix semblent fatiguées. Toutefois l'essentiel est là et la magie Puccini fonctionne.

L'orchestre, placé sous la direction de Mark Shanahan, dont on avait apprécié le Falstaff la saison dernière à Nantes, Angers et Rennes, est excellent avec un délicat travail sur les nuances. On déplorera simplement un tempo quelque peu poussif dans les premiers airs de Musetta et Rodolfo, ainsi que des percussions qui déséquilibrent parfois l'ensemble par une présence trop péremptoire.

Le plateau est très homogène avec d'excellents chanteurs. Grazia Doronzio (Mimi) et Scott Piper (Rodolfo) notamment sont des habitués de la partition. Ils campent des amoureux touchants. Le timbre radieux de la soprano répond joliment à la palette déployée par son compagnon. Les duos exposent une complicité musicale évidente qui montre les deux chanteurs sous leur meilleur jour. Malheureusement la fatigue vocale se fait sentir dans plusieurs soli, en particulier chez Rodolfo.

Armando Noguera campe un Marcello de rêve dont le chant percutant allié à une gouaille joyeuse fait merveille. La ligne est souple, l’interprétation sensuelle, le bonheur de chanter perceptible.
Tout juste couronnée de la Victoire de la Révélation Lyrique 2012, Julie Fuchs est une Musetta qui dispose de tout l'abattage nécessaire pour le rôle. La voix est belle, la technique solide, le résultat lumineux. Simplement, on aurait souhaité plus de lézardes dans son masque de coquette. Ainsi l'effet de miroir entre les deux personnages féminins aurait semblé moins caricatural. Car Mimi manque elle aussi d'aspérité dans sa petite robe noire. On ne l'imagine pas vraiment quitter son Rodolfo pour un quelconque vicomte lui permettant de manger à sa faim. Pour les rôles féminins, la direction d'acteur aurait sans doute pu - et dû - aller plus loin.
En revanche, l'ensemble des scènes entre les bohèmes, potaches et fougueux, sont épatantes. Le Colline de Gordon Bintner et le Schaunard d'Igor Gnidii sont tout simplement formidables. On croit à ces chiens fous qui s'ébrouent et rient de leur « joyeuse pauvreté ». Dommage que l'orchestre prenne parfois le dessus et nous empêche de saisir certaines nuances.
 

Stephen Langridge choisit le parti d'une modernisation atemporelle puisque le décor est celui d'un manuscrit raturé dont le sujet est La Bohème. Les éléments réalistes s'insèrent d'abord dans ce « papier peint » avant d'en lacérer la surface au fil des quatre tableaux. Esthétiquement réussie, l'image est également très forte. Elle se lit d'abord comme une allégorie du spectacle vivant qui, à chaque reprise, donne chair aux œuvres du passé. Elle nous projette également au cœur du manuscrit. Les artistes bohèmes présentés ici entendent nourrir leurs créations des aléas de la vie, embellir et sublimer le quotidien pour faire de chaque existence une œuvre d'art totale. C'est dans l'imaginaire de l'auteur, dans le roman inachevé de Rodolfo, probablement, que nous nous trouvons donc immergés.

Malheureusement la taille de la salle rattrape les artistes lors des scènes intimes. Un je ne sais quoi nous laisse finalement sur notre faim, comme si certains de ces êtres de papiers n'étaient pas totalement parvenus à s'incarner sous nos yeux.

 

 

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