Quand le génie saute aux oreilles...

Kullervo - Paris (Pleyel)

Par Pierre-Emmanuel Lephay | jeu 16 Septembre 2010 | Imprimer
Pour inaugurer son mandat de directeur musical de l’Orchestre de Paris, Paavo Jarvi a conçu un remarquable programme rendant hommage à la France : une partition rare de Dukas, La Péri, chef-d’œuvre et de son auteur et de la musique française, puis ensuite la non moins rare symphonie vocale Kullervo, autre indiscutable chef-d’œuvre du jeune Sibelius (la création française de la partition eut lieu seulement il y a une quinzaine d’années sous la direction de Jacques Mercier). Autant dire que l’on plane à de hautes altitudes durant tout le concert, le génie de ces deux ouvrages sautant aux oreilles en permanence, qui plus est, magnifiés tant par l’orchestre et les chanteurs que par le chef.
 
Si Jarvi privilégie chez Dukas un son rond qui tend à atténuer la fameuse clarté que l’on associe à la musique française, le résultat n’en est pas moins extrêmement séduisant. On peut en effet apprécier à la fois le Pelléas debussyste « brumeux » de Karajan tout comme celui, beaucoup plus français et « précis », de Gardiner par exemple. Ici, la précision et la finesse de la direction de Jarvi sculptent les innombrables détails de ce joyau du répertoire symphonique dont on se demande pourquoi il est si peu programmé.
 
Avec Sibelius, Jarvi est en terrain connu, surtout avec Kullervo dont il a gravé, selon nous, la version de référence chez Virgin en 19971. Prodigieuse partition d’un compositeur de 25-26 ans, cet âge où l’on ose tout (penser à la Symphonie Fantastique de Berlioz ou au Sacre de Stravinsky), y compris les choses les plus folles. Certains parleront de manque d’expérience, d’écriture inexperte, de « défauts », etc. Qu’on nous laisse voir ici les traits du génie, non pas seulement ceux qui annoncent les grandes partitions du compositeur (les symphonies 4 à 7, Luonnotar, Tapiola), mais ceux d’un chef-d’œuvre à part entière, d’une grande hauteur d’inspiration, d’une originalité fantastique et d’une audace d’écriture incroyable (un musicien de l’Orchestre National de Lorraine, qui exécuta Kullervo à Metz il y a trois ans sous la baguette de Jacques Mercier, nous confia que c’était l’une des partitions les plus difficiles qu’il ait jouée).
Autant dire que la gageure était grande pour l’Orchestre de Paris qui nous a gratifié d’une superbe performance. On retiendra par exemple l’admirable sonorité des cordes, notamment les violons, menés par l’impeccable Roland Daugareil, ou les violoncelles, ainsi qu’un superbe ensemble de cors, mais aucun pupitre ne démérite. Une erreur du timbalier à la fin du troisième mouvement ou un manque de netteté des bois dans le certes difficile ostinato haletant qui soutient la fin du monologue de la soprano dans le même mouvement (à moins que cette impression ne soit due à l’acoustique de la salle Pleyel depuis le parterre) ne sont que peu de choses devant la réussite de l’orchestre dans cette partition effectivement très exigeante.
 
Le chœur d’hommes se montre excellent. Et pourtant, l’association du chœur de l’Orchestre de Paris et du chœur national d’hommes d’Estonie pouvait laisser craindre un mélange peu convaincant tant la couleur des voix nordiques est particulière (avec cette matité caractéristique) et peu similaire aux voix plus latines d’un chœur français. Et bien, le mélange fut heureux, l’homogénéité du tout étant assez remarquable. La puissance de l’ensemble fut également impressionnante, donnant ainsi un impact extraordinaire à leur intervention, notamment celle du dernier mouvement (qui voit dialoguer Kullervo et son épée avant que le héros ne se jette sur elle pour se percer la gorge) et le grandiose épilogue final.
 
Deux chanteurs finlandais assuraient les parties solistes. L’admirable Soile Isokoski prêtait son beau timbre et son art consommé du chant à la partie de la sœur de Kullervo. L’émotion qu’elle sut distiller lors de son magnifique monologue du troisième mouvement (un des sommets de la création sibélienne) ajouta à sa superbe prestation. À ses côtés, le Kullervo de Juha Uusitalo fait preuve de moins de finesse, surtout dans l’aigu, émis en force. Même si cette rudesse peut convenir au personnage, davantage d’élégance n’eut cependant pas nui.
 
Quant à Paavo Jarvi, il excelle dans cette musique, sachant magnifier l’aspect épique et narratif tout comme la puissance incantatoire de certaines pages. La précision de sa battue nous vaut une belle mise en valeur des nombreux et fascinants ostinatos qui parcourent la partition ainsi que d’admirables silences « habités » venant interrompre des lignes d’une longueur infinie (notons cependant que, comme pratiquement tous les chefs dirigeant cette œuvre, le silence comptant quatre mesures de la fin de la troisième partie n’est pas respecté... !). Sa conception de l’ouvrage a peu changé par rapport à son enregistrement de 1997. Ici ou là, on note une plus grande finesse (le récurrent sextolet de notes répétées du deuxième mouvement est ici joué en decrescendo), des percussions plus présentes (peut-être un peu trop parfois) mais rien qui ne nuise jamais au sens de la ligne et au sens épique de cette vaste fresque. On est véritablement transportés du début à la fin.
 
Espérons que Paavo Jarvi nous gratifiera d’autres partitions majeures du compositeur finlandais. Si Tapiola, sommet de la maturité et chef-d’œuvre de la musique du XXe siècle, est programmé cette saison, espérons pour l’avenir par exemple les splendides Légendes de Lemminkaïnen, toute aussi rares que Kullervo.
 
 
 
1 Sibelius, Kullervo, Randi Stene, Peter Mattei, Chœur National d’hommes d’Estonie, Royal Stockholm Philharmonic Orchestra, 1CD Virgin.
 
 

 

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