Qui donne, ne mesure pas

Dialogues des Carmélites - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | mer 11 Décembre 2013 | Imprimer
 
« Qui mesure ne donne pas » : cette phrase de Bernanos inscrite en début de représentation sur l'écran réservé aux surtitres, en lieu et place de l'habituelle prière d'éteindre les téléphones portables donne le ton de ces Dialogues des Carmélites, bouquet final d'une année en forme de marathon pour Olivier Py avec rien qu'à Paris, trois nouvelles productions en moins de quatre mois. C’est Alceste présentée en début de saison au Palais Garnier, qu’évoque d'abord la mise en scène du chef d'œuvre lyrique de Poulenc : la sobriété des décors, l'usage du tableau noir sur lequel sont écrits à la craie des messages prévisibles (« égalité devant Dieu », « liberté en Dieu ») et le coup de théâtre scénique. Là l'installation de l'orchestre sur le plateau, ici la mort de la première prieure, verticale, comme vue d'en haut, poussant son dernier soupir les bras en croix dans une évidente analogie à l’agonie du Christ. Les symboles chrétiens sont de toute façon foison, tels ces tableaux vivants qui profitent des interludes pour figurer l'annonciation et le calvaire, telle cette cène qui voit Constance prendre la place du Messie. Rien d'étonnant dans Dialogues des Carmélites qui plus est transcrit par un metteur en scène épris de spiritualité. Cette quête métaphysique que l’on sait être celle d'Olivier Py est néanmoins source d’une certaine désillusion. On se serait attendu à ce que le drame mystique de Poulenc inspire davantage celui qui dans le programme cite Dietrich Bonhoeffer : « Que signifie une vie chrétienne sans religion ? ». Le discours ne déroge pas à la tradition et semble même éviter le mystère (le vœu de martyre visiblement refusé par Blanche quand il nous parait plus juste de laisser planer le doute). Seuls finalement, les costumes – 1880 au lieu de 1780 – transgressent la lettre pour un résultat moins hiératique que souvent. La chair l'emporte sur l'esprit, ne serait-ce que par le choix d’attitudes toujours incarnées.
Sans doute fallait-il une telle vision pour que Patricia Petibon réussisse son passage de Constance à Blanche. L'humain prend en effet le pas sur le divin dans une interprétation d’une sobriété bienvenue chez une artiste qui, en récital, est connue pour parfois trop se « lâcher ». La voix se caractérise toujours par ce timbre pur, ces aigus imparables et cette émission droite que vient assouplir l’expression. Irréprochable, son portrait de la jeune carmélite est finalement affaire de goût, comme l'est celui de Mère Marie selon Sophie Koch, plus maternelle, moins inflexible, avec également des notes frappantes. Comme l'est aussi la première Prieure de Rosalind Plowright, obligée de s'inventer plusieurs voix pour répondre aux exigences du rôle. Véronique Gens et surtout Anne-Catherine Gillet, appelée au dernier moment pour remplacer Sandrine Piau souffrante, laissent moins de place à la discussion car proches chacune à leur manière d'un certain idéal. La première est pourvue de cette lumière, ample et radieuse, qui fait les grandes Lidoine, la seconde chante une Constance vive, gracieuse, précise, dont le soprano léger contraste suffisamment avec celui, désormais plus nourri, de Patricia Petibon. Toutes ont en commun une diction française impeccable. Au contraire du Chevalier de Topi Lehtipuu dépassé par le lyrisme puccinien du duo avec Blanche. Son père, Philippe Rouillon et l'Aumonier de Francois Piolino, par leur présence vocale et la netteté de la diction, s'imposent  sans conteste.
 
Dans la fosse, Jérémie Rhorer, à la tête d'un Philharmonia Orchestra aux vents parfois vert, redonne un coup de jeune à la partition. D'un tempo plus vif que l'habitude, sa direction privilégie la dissonance et la percussion dans un parti-pris finalement très théâtral qui démontre que la phrase de Bernanos fonctionne aussi dans l'autre sens : « qui donne, ne mesure pas ».
 

 

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