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SCHUBERT, Winterreise – Genève

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Spectacle
6 février 2026
Envoûtant

Note ForumOpera.com

5

Infos sur l’œuvre

Franz Schubert (1797-1828)
Winterreise, op. 89
24 lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller

Détails

Peter Mattei, baryton
Daniel Heide, piano

Genève
Grand Théâtre de Genève
Bâtiment des Forces motrices
4 février 2026, 20h

Pour rendre compte vraiment d’un récital aussi parfait, la meilleure solution serait de le donner à entendre. C’est un peu la vieille image de la carte et du territoire. Néanmoins, essayons.
Mais comment donner une idée d’une telle infinité de détails, mais surtout d’émotions, de micro-évènements, de grands élans, d’attitudes, de gestes, de suggestions, de beautés vocales, de paysages, d’impressions – et d’abord celle de vivre un moment unique.

Le sentiment que tout peut arriver

Unique peut-être aussi pour les deux artistes, Peter Mattei comme Daniel Heide, car constamment on a le sentiment que tout se passe ici et maintenant. Que cette interprétation n’aura lieu que ce soir, que tout a été réfléchi, travaillé, préparé, mûri (au fil d’une vie peut-être), mais que ce soir tout peut arriver.
Les concerts de Fischer-Dieskau qu’on peut voir en vidéo donnent cette impression de tout pour le tout, de ce soir comme jamais, de liberté totale, de re-création d’une œuvre. On est sur des sommets semblables.

Surprise d’abord du premier lied, Gute Nacht. On ne sait pourquoi, on s’attendait à un tempo rapide, à un départ exalté. Mais non, c’est d’emblée la plongée dans un monde intérieur.
Encore que sans cesse on passera de cette introversion à une extériorisation faite de mise à distance, d’auto-ironie, de sarcasme, tout cela très rapide, furtif, estompé à peine esquissé, avec une virtuosité constante. Mais sans jamais qu’on ait l’impression d’une fabrication. Tout est à la fois bouleversant et surprenant.

Un timbre somptueux

Et d’emblée le timbre si juvénile, la longueur de cette voix, si claire dans le registre supérieur et si veloutée quand elle est descend dans le grave, le legato constant, et cette technique incroyable qui rend le chanteur absolument libre d’improviser – ou de donner l’impression qu’il improvise, car comment savoir ? Peut-être que tout est minutieusement construit pour donner l’impression du fortuit.
Le bruit court que de nombreuses répétitions ont précédé ce concert. Pour parvenir à une telle fusion entre Peter Mattei et Daniel Heide. Ce dernier lui aussi en état de grâce, jouant d’un Bösendorfer à la sonorité légère et d’un toucher allégé, suspendu au moindre changement de tempo ou de dynamique du chanteur.

Die Krähe, vue par Ingrid Stabell

C’est à la fois un voyage intérieur et un grand moment de théâtre. Mais d’un théâtre sans fard et sans truc, d’une nécessité physique. Peter Mattei bouge, fait un pas de côté, revient, s’accroche au couvercle du piano, plie ses genoux et son immense silhouette, semble prendre à témoin un auditeur au premier rang, livre un combat avec lui-même, se ressaisit, plonge à nouveau en lui-même. Sismographe de ses émotions.

Un catalogue d’états d’âme

Vocalement, c’est éblouissant.
On va du charme melliflu de la dernière strophe de Gute Nacht (le moment où on passe de mineur à majeur) au ton de sarcasme et à l’amertume dans Die Wetterfahne.
Puis c’est comme un catalogue d’états d’âme que feuillette le marcheur : noirceur aux confins du grave de Gefrorene Tränen (Larmes glacées) sur les notes piquées du piano ; urgence du combat avec soi-même, théâtre intérieur tragique de Erstarrung (et le piano souffle en rafales comme un vent d’hiver)… Alors surviennent le rubato exquis, les graves voluptueux, la souplesse, le ton de ballade du Lindenbaum (le piano disparaît pianissimo dans le lointain)..
Puis la méditation à mi-voix de Wasserflut, la reprise en voix mixte, les pianissimos de rêve, l’ineffable beauté du timbre… Peter Mattei distille tout cela et le Bösendorfer de Daniel Heide lui répond en écho comme dans un rêve, le temps s’arrête…

Une technique belcantiste

Quel est ce sentiment qui blêmit Auf dem Flusse ? Est-ce l’amertume, la rancœur (contre l’aimée qui l’a déçu) ? Oh, ces « Mein Herz », qui brisent le cœur, celui de l’auditeur… Et le galop sardonique de Rückblick pour se délivrer…. ou le belcantisme élégant, de Irrlicht, le détachement, le fatalisme que feint un instant le Wanderer (ici la prestance de Peter Mattei agit comme un rappel de son Don Giovanni…)

La ligne se fait parfois serpentine comme le ver qui lui ronge le cœur (Rast), elle s’interrompt pour un silence (et le pianiste est aux aguets), de même que se suspend le charme langoureux de Frühlingstraum pour un moment d’effroi, mais quels mots trouver pour dire le rêve de bonheur qui immobilise la troisième strophe, cette voix qui se fait impalpable, ces pianissimos immatériels, ce chemin vers le silence…

Paradoxal hédonisme

Maniérisme, est-on parfois tenté de penser, en se souvenant de lectures plus âpres, ou plus monolithiques, ou pathétiques. Il y a quelque chose de viennois dans ce raffinement, cette délicatesse, ces affetti capricieux, cette douleur qui se pare d’amabilité.

Mais on ne va tout de même pas lui reprocher d’avoir une voix si belle… ni le grand lyrisme dépouillé d’Eisamkeit, ni de prêter un éclat doré aux « Mein Herz » de Die Post.
À cette candeur, répondra la fierté presque bravache de Der greise Kopf et son ironie noire (« Elle est si loin, ma tombe ! ») ou le mezza voce suave du « Krähe, wunderliches Tier » de La Corneille.

Caspar David Friedrich : Winterlandschaft mit Kirche

C’est sans doute dans Letzte Hoffnung que l’on s’approche le plus de Dietrich Fischer-Dieskau : sur le piano pointilliste, la balance délicate entre l’humeur sarcastique, l’auto-dérision et la beauté hédoniste de la voix, l’expansion royale des forte, est d’une ambiguïté splendide. Ou comme dans Im Dorfe, ce penchant à donner une couleur, une intention à chaque syllabe.

Homme de théâtre d’abord, Peter Mattei veille à toujours surprendre, à empoigner l’auditeur, prêtant un héroïsme bravache, proche de l’ivresse, à Der stürmische Morgen. Ce jeune homme qui marche à la mort a du panache. Il se fait sardoniquement tendre pour évoquer dans Tauschung la chimère d’une âme charitable qui l’accueillerait.

Un lyrisme désemparé

Mais soudain, tout va changer pour les cinq derniers lieder du voyage. Le Wanderer prend conscience au milieu de Der Wegweiser (« Le poteau indicateur ») qu’il doit se rendre « en un lieu inconnu / dont n’est jamais personne revenu ». Le rythme de la marche se ralentit, le silence gagne, la voix descend vers le piano puis le pianissimo (mais sans détimbrer !), la mélodie devient horizontale, le piano répète obstinément la même note comme pour annoncer un glas.
La voix perd ses accents héroïques pour donner à Das Wirtshaus le ton d’un choral, elle n’est plus que lyrisme désemparé. La bravoure inutile de Mut aura l’allure d’un dernier sursaut, avant l’hallucination de Die Nebensonnen, déjà testamentaire.

Pendant toute cette séquence mortifère, Peter Mattei tient la gageure de supprimer tous les effets, de délaisser la marqueterie théâtrale dont il avait joué en virtuose jusque là, pour n’être plus que dépouillement, mais sans rien perdre de l’ébouriffante beauté de sa voix, de sa plénitude, et de sa diction impeccable. Prima la musica ou prime le parole ? Impossible à dire.

Cette beauté, cette clarté, cette lumière, mais une lumière blafarde, comme si la brume tombait, seront là encore dans Der Leiermann, un joueur de vielle lévitant entre terre et ciel. Allègement de la voix, passage en voix mixte, vibrato impalpable, galbe de la mélodie, tout cela défie l’analyse. Tant pis pour l’analyse. Les chants désespérés, décidément…

Quoi qu’il en soit, est-ce l’entente superbe des deux artistes, l’éblouissante démonstration de maîtrise de l’un (et sa gravité), la ferveur attentive de l’autre, restera le souvenir d’un moment suspendu, envoûtant, inoubliable.

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❤️❤️🤍🤍🤍 : Inférieur aux attentes
❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier

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