Un beau voyage !

Il Viaggio a Reims - Nancy

Par Yonel Buldrini | sam 10 Octobre 2009 | Imprimer
Gioachino Rossini (1792-1868)
 
Il Viaggio a Reims
Ossia L’Albergo del Giglio d’Oro
(Le Voyage à Reims ou L’Hôtel du Lys d’Or)
 
« Dramma giocoso » en un acte unique (divisible en trois parties) de Luigi Balocchi tiré du roman de Madame de Staël, Corinne ou L’Italie, créé au « Théâtre Royal Italien » alors hébergé Salle Louvois, le 19 juin 1825
 
 
Mise en scène : Nicola Berloffa
Décors & Costumes : Guia Buzzi
Lumières : Valerio Tiberi, reprise lumières : Luca Antolini
Responsable technique de la tournée : Jean-Michel castagné
Régisseur général de la tournée : Jérôme Chabreyrie
 
Corinna : Gabrielle Philiponet / Hye Myung Kang
Marchesa Melibea : Kleopatra Nasiou-Papatheologou / José Maria Lo Monaco
La Contessa di Folleville : Elena Gorshunova / Elizabeth Bailey
Madama Cortese : Oxana Shilova / Yun Jung Choi
Il Cavalier Belfiore : James Elliott / Dominique Moralez
Il Conte di Libenskof : Alexey Kudrya / Jud Perry
Lord Sidney : Shadi Torbey / István Kovács
Don Profondo : Marco Di Sapia
Il Barone di Trombonok : Vladimir Stojanovic / Marc Labonette
Don Alvaro : Armando Noguera / Dong Il Jang
Don Prudenzio : Chul Jun Kim / Patrick Bolleire
Don Luigino : Jean-Christophe Born
Maddalena : Ekaterina Metlova
Delia : Céline Kot
Modestina : Rany Boechat
Antonio : Yann Toussaint
Zefirino : Baltazar Zuniga
Gelsomino : Romain Pascal
 
Chœurs de l’Opéra national de Lorraine, chef des Chœurs : Merion Powell
Orchestre symphonique et lyrique de Nancy
Direction Musicale : Luciano Acoccella
 
Nancy, 9 et 10 octobre 2009
 
 
Un Viaggio méritant un beau voyage !
 
C’est une belle idée que cette coproduction entre plus de quinze théâtres lyriques de France et le Centre français de promotion lyrique, bénéficiant du soutien de sociétés privées et en partenariat avec notamment une chaîne nationale de télévision. Et voici qu’en milieu de tournée ce joyeux voyage arrive un peu « a casa », à la maison, pourrait-on dire, car plus qu’à Reims où les personnages n’arriveront jamais, l’opéra voit son action se dérouler à Plombières-Les-Bains, petite station thermale des Vosges, dépendant certes du chef lieu Epinal mais principalement de la capitale de région : Nancy !
  
A l’Opéra national de Lorraine, il était fort intéressant d’entendre pratiquement deux distributions, car quelques indispositions de certains chanteurs conduisit d’autres à chanter leur rôle plusieurs soirées de suite. En tout cas, l’excellent niveau de la plupart d’entre eux permettait de réunir une distribution complète, sans faille. D’ailleurs la comparaison est passionnante… et meurtrière à la fois, comme nous le verrons plus loin.
Corinna, « la poetessa » et rôle le plus chargé avec deux longs airs, était tour à tour Gabrielle Philiponet et Hye Myung Kang, la première offrant un timbre fruité et merveilleusement fluide, la seconde proposant le curieux contraste d’un médium aux sonorités acidulées et d’aigus ronds, charnus et limpides à la fois ! Dans les deux cas, on se régalait d’un chant également impeccable et se pliant à merveille à la mélodie « prébellinienne » de Rossini. On sentait moins de différence pour la maîtresse des lieux, cette énergique Madama Cortese, valorisée par deux beaux timbres de colorature, celui de Oxana Shilova au bel aigu cristallin et celui de Yun Jung Choi doté d’une fraîcheur étonnante. La Contessa di Folleville de Elena Gorshunova possédait un fort beau timbre rond et chaleureux même dans les aigus. Si celui de Elizabeth Bailey accuse des résonances métalliques, on était en revanche charmé des variations de l’interprète dans les da capi, ou répétitions particulièrement abondantes chez Rossini. Le mezzo-soprano Kleopatra Nasiou-Papatheologou, en Marchesa Melibea, possède un timbre corsé, bien sonore et qui porte, tandis que celui de José Maria Lo Monaco, avec une projection moindre, frappe par son médium charnu et noir. Du côté des ténors, notre vision sera incomplète car il ne nous fut pas donné d’entendre Jud Perry, indisposé et remplacé par Alexey Kudrya. Ce dernier campe un Conte di Libenskof étonnant, au timbre léger certes, mais doté d’une certaine puissance, pour un interprète vaillant et volontaire, ce qui le conduit à oser certaines variations pas toujours abouties mais dont l’enthousiasme et la fraîcheur étaient touchants. Il sembla se déchaîner, lors de la dernière, donnant à sa voix un éclat étonnant, encore rehaussé d’aigus en force ! En Cavalier Belfiore, James Elliott offre une voix blanche et peu projetée mais possède des graves sonores. Son italien laborieux vient encore rendre pénible et long le duo avec Corinna mais – ô contraste étonnant – le même morceau musical passe fort bien et jouit même d‘un tout autre impact avec Dominique Moralez, au timbre léger mais percutant et possédant l’éclat voulu par les vocalises et les aigus en force. Le Don Profondo de Marco Di Sapia, à défaut d’entendre celui de Gerardo Garciacano qu’il remplaça, fut le favori du public, à la fois par son rôle, le plus spirituel au double point de vue dramatique et musical, et grâce à la remarquable aisance physique du chanteur. Il affichait en effet une belle désinvolture élégante et toujours naturelle, compensant le fait que sa voix, malgré de réelles qualités, parfois ne passait pas la rampe. Le Lord Sidney de Shadi Torbey sembla un peu fade – peut-être à cause de l’insuffisante projection de la voix ? – tandis que le personnage devait atteindre une autre prestance avec István Kovács, au beau timbre de baryton-basse aux belles résonances caverneuses, prouvant en un saisissant contraste combien compte l’interprète, au-delà des qualités de l’écriture musicale. Assez présent, car il est un peu le maître de la fête, le Barone di Trombonok donna l’impression d’être un personnage différent, tant les interprètes étaient dissemblables, aussi bien physiquement que vocalement. Face à un Vladimir Stojanovic bien portant et jovial, on trouvait en effet un Marc Labonette maigre et inquiet et accrochant l’italien de manière vraiment pénible. Dans des rôles un peu plus en retrait, on appréciait notamment l’Argentin Armando Noguera se coulant en Don Alvaro l’Espagnol, au point de recueillir un beau succès au moment de son hymne, ce qui ne fut pas le cas de Dong Il Jang, pourtant solide chanteur. On souffrait en effet de le voir mal à l’aise dans les attitudes typiquement espagnoles comme taper du pied ou lever les bras, qu’il exécutait timidement et sans conviction ! Le rôle du médecin de cure Don Prudenzio, s’il semble important surtout au début de l’ouvrage, mérite qu’on en parle afin d‘illustrer à nouveau l’étonnant contraste découlant de la comparaison rapprochée entre deux interprétations. Après avoir connu en effet l’interprétation correcte de Chul Jun Kim, on n’imaginait pas découvrir le lendemain la grande voix de basse à l’ampleur impressionnante de Patrick Bolleire. Les autres personnages secondaires étaient bien tenus, et seule la langue italienne souffrait parfois, au point que l’on était étonné d’entendre « REIMS » bien prononcé, à la française, et non de la sympathique manière italienne adoptée par toutes les nationalités : « Rrrééé-ïmmsss » ! Ce n’était pas le cas de Modestina, où l’on retrouvait avec plaisir Rany Boechat s’étant distinguée ici même quelques semaines auparavant, lors du concert final des master classes de José Cura, et méritant une partie bien plus conséquente.
 
   
Contrairement à l’esprit de fête régnant dans l’oeuvre, Il Viaggio a Reims n’est pas un opéra « à choeurs », mais les quelques participations de ceux de Nancy, se révélèrent précises et efficaces, comme toujours.
 
Magistral accompagnateurs étaient l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy et son chef, le maestro Luciano Acoccella, qui sut faire pétiller la musique de Rossini sans la précipiter ni forcer le son, tout en conduisant avec poésie les moments de langueurs où l’on sent poindre avec délices les futures manières de Bellini et de Donizetti. Précisément, on aimerait que les opéras de ces illustres successeurs de Rossini soient traités comme ce Viaggio a Reims, exempt de coupures, dans une partition n’épargnant pourtant pas les répétitions, systématiques et parfois formelles… La plus grande difficulté pour le public fut les deux airs de Corinna, dont la splendide musique comporte tout de même trois strophes ! Il faut dire que son endurance souffrait d’une longue première partie d’une heure et quarante minutes, cette production choisissant de n’utiliser que la seconde des deux interruptions possibles.
 
Venant sceller l’enthousiasme général était la louable bonne volonté de chacun mais également la réussite de la mise en scène, trouvant au maximum comment animer un opéra qui risque de « faire récital », avec sa suite d’airs ou de duos. Nicola Berloffa sut en effet imaginer des gestes et attitudes pour notamment occuper les personnages durant les ensembles, donnant l’impression de véritables rapports entre eux, sans toutefois troubler la magique mise en place de ces fameux concertati ou ensembles concertants, où la disposition dite « en rang d’oignons » est quasiment de rigueur et en tout cas fort impressionnante. De même, le metteur en scène ne chercha pas à gommer l’une des composantes de l’opéra italien (bientôt) romantique : les longs morceaux de solistes pour les protagonistes, et nous épargna toute occupation arbitraire de l’espace visuel durant les airs de Corinna. Un sobre décor d’hôtel première moitié du XXe siècle entourait des costumes variés 1920-30, gentiment excentriques (surtout pour « la Parigina », la parisienne contessa di Folleville, précisément « folle de mode », comme dit le livret !). La trouvaille d’une scène tournante coupée par la paroi du fond, permettait de faire apparaître ou de retirer accessoires et personnages, et l’on sourit lorsqu’arrivent ainsi les protagonistes, assis sur d’anciens sièges de train ou de diligence placés les uns derrière les autres. D’autre part, il sacrifia heureusement peu, à l’habitude des petites attitudes outrées « modernes » : durant un finale endiablé, on voit deux chasseurs d’hôtel dans leur livrée rouge typique danser ensemble à la façon d‘un couple traditionnel —pourquoi pas en effet, dans ces moments débridés. Mais le long baiser « courbé » à la Clark Gable qui s’ensuit, était inutile et rappelait amèrement la triste fin de vie du sympathique Georges Feydeau.
 
Dans cette belle réussite d’ensemble, ne manquait pas le clin d’œil à la Lorraine, s’adaptant certainement selon les régions que traverse cet enthousiasmant Viaggio a Reims… A lui et au public qu’il transporte (le jeu de mots n’est pas trop fort), on ne peut que souhaiter de tout cœur, comme le chante la chaleureuse valse finale de Il Campanello de Donizetti : « Buon Viaggio, buon viaggio ! ».
 
Yonel Buldrini

 

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