Un coup pour rien

L'Amant jaloux - Versailles

Par Placido Carrerotti | mar 10 Novembre 2009 | Imprimer
Compositeur prolifique, avec une quinzaine d'opéras et plus de quarante opéras-comiques à son actif, Grétry est aujourd’hui bien oublié du grand public lyrique. Il fut pourtant le compositeur favori de la reine Marie-Antoinette (avant de devenir celui de Napoléon, ce qui prouve qu’il était aussi un citoyen prudent). On entend encore quelque fois au concert l’air « O Richard, O Mon Roi », extrait de Richard Cœur de Lion, ou de façon plus détournée « Je crains de lui parler la nuit » extrait du même ouvrage et incorporé par Tchaïkovski dans sa « Dame de Pique » pour exprimer la nostalgie de la Comtesse. Plus récemment, une version concert d’Andromaque a été donnée avec grand succès (à Paris et à Versailles, en attendant Montpellier) par le Concert Spirituel sous la baguette d’Hervé Niquet.
Il était donc tout à fait légitime de proposer une résurrection de l’un de plus grands succès de ce compositeur, L'Amant jaloux. Malheureusement, la déception est à la hauteur de nos attentes. Il faut dire que l’ouvrage est une « comédie mêlée d’ariettes », c'est-à-dire encore plus bavard qu’un opéra-comique. Certes, l’intrigue est amusante, les dialogues enlevés, mais le déroulé est assez prévisible et manque un peu d’originalité. La musique étant en quelque sorte réduite à la portion congrue, il aurait fallu une exécution musicale sans faille pour véritablement convaincre et nous en sommes loin.
Vocalement, dans le rôle très virtuose de Léonore, la charmante Magali Léger fait preuve de réelles difficultés dans l’exécution des vocalises ; celle-ci incarnait pourtant il y a quelques années une magnifique Blonde de L’Enlèvement au Sérail  ou une délicieuse Coraline dans Le Toréador dont les variations sur « Ah vous dirais-je maman » étaient autrement difficiles. Espérons qu’il ne s’agit que d’un passage à vide. Claire Debono, épatante également il y a peu1 déçoit par une diction française approximative et par un timbre un peu durci, alors qu’elle faisait preuve d’un parfait legato en italien. Autre déception, le Don Alonze de Brad Cooper, au franglais impossible et à l’émission trop engorgée. Annoncé souffrant au début du spectacle, Frédéric Antoun ne laisse rien paraître de ses soucis de santé tant son Florival est magnifique de délicatesse et de musicalité. Il confirme ici les qualités exprimées lors de son récent Tamino2. Sa sérénade est certainement le plus beau moment de ce spectacle. Dans des rôles à la limite du chant et du théâtre, on retrouve Maryline Fallot en Jacinte et Vincent Billier en Lopez. Les personnages sont bien caractérisés, sans excès (car il faut éviter que ce vaudeville ne tombe dans l’opéra bouffe), mais les moyens vocaux sont un peu faibles.
Mais ces relatives limites vocales n’expliquent pas tout. La veille de cette représentation, Riccardo Muti dirigeait une version concert de Don Pasquale reposant sur un quatuor de jeunes chanteurs quasiment inconnus. Il y démontrait qu’avec du soin et de l’attention, cet ensemble peu convaincant sur le papier pouvait être amené à se surpasser pour une superbe soirée3. Hélas, Jérémie Rhorer n’a pas les mêmes attentions envers son plateau. Oubliant le peu de profondeur de la fosse, l’acoustique de la salle et les faibles moyens vocaux de ses chanteurs (à part Frédéric Antoun et Claire Debono), le jeune chef les noie sous un déluge de décibels qui les rend inaudibles la plupart du temps. On en vient à bénir les dialogues parlés où l’on peut enfin suivre quelque chose. C’est d’autant plus dommage que le travail d’orchestre est indéniable, avec de belles sonorités, des attaques vives et précises, une énergie réelle : mais le métier d’un chef, c’est d’être le maître d’œuvre musical du spectacle en composant avec les qualités de chacun. A tel point que quelques spectateurs des premiers rangs profitèrent des changements de décors pour interroger à haute voix leurs voisins sur le thème « Et vous, est-ce que vous entendez les chanteurs ? ». On espère que le message est passé de l’autre côté de la fosse et que la formation sera moins bruyante lors des représentations suivantes et des reprises (notamment à Favart en mars prochain) mais les mêmes défauts avaient déjà été relevés sous cette baguette1.
A leur décharge, les chanteurs ne sont pas aidés par une mise en scène qui les fait intervenir derrière le cadre de scène, alors que les dimensions du proscenium leur aurait largement permis de chanter au plus près des spectateurs. Bien mettre en scène, c’est aussi s’adapter aux contraintes du lieu. Mais faut-il en demander autant à l’équipe de Pierre-Emmanuel Rousseau qui se contente d’un travail certes respectueux, mais superficiel et sans grande imagination. C’est d’autant plus ennuyeux que ce type d’ouvrage de « demi caractères » a du mal à séduire le public moderne habitué aux sensations fortes. Même déception avec les décors en toiles peintes dont le Centre de Musique Baroque de Versailles s’enorgueillit. C’est bien beau de se créer un fond de productions au fil de l’eau, encore faut-il qu’il soit de qualité et bien exécuté (car il y aurait beaucoup à dire sur la réalisation du présent dispositif) ? Nous étions vraiment à des années lumière des fantastiques perspectives de Cabanes pour l’Aida de 1945 du Liceo.
Les faiblesses de cette production sont d’autant plus dommage que la musique de Grétry méritait mieux : c’est un pur régal, d’une grande richesse mélodique, sans mièvrerie ni vulgarité, et surtout d’une constante inventivité dans les formes, les airs nous surprenant à chaque fois par leurs coupes originales. A charge de revanche.
1 Lire le compte-rendu de L'infedelta Delusa à Sceaux
2 Lire le compte-rendu de La Flûte enchantée à Paris
3 Lire le compte-rendu de Don Pasquale à Paris

 

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