Un cru classique bonifié par le temps

Rigoletto - Parme

Par Brigitte Cormier | lun 20 Octobre 2008 | Imprimer
Giuseppe Verdi (1813 -1901)
RIGOLETTO
Mélodrame lyrique en trois actes
Livret : Francesco Maria Piave d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo 
Créé le 11 mars 1851 à Venise, Théâtre de La Fenice
 
Mise en scène : Stefano Vizioli
d’après la production de Pierluigi Samaritani
Décors et costumes : Pierluigi Samaritani
Lumières : Franco Marri
Chef des Choeurs : Martino Faggiani
Le Duc de Mantoue : Francesco Demuro
Rigoletto : Leo Nucci
Gilda : Nino Machaidze
Sparafucile : Marco Spotti
Maddalena : Stefanie Irányi
Giovanna : Katarina Nikolic
Monterone : Roberto Tagliavini
Marullo : Irazio Mori
Matteo Borsa : Mauro Buffoli
Ceprano : Ezio Maria Tisi
La Comtesse de Ceprano : Scilla Cristiano
Orchestre et Chœurs du Teatro Regio de Parme
Massimo Zanetti
Festival Verdi, Parme, Teatro Regio, 20 octobre 2008

Quel plaisir de déguster ce grand Verdi sur les lieux même de sa vinification ! C’est ici à quelques kilomètres de Parme, dans la petite ville de Busseto, que le Maestro a bataillé durant des mois pour imposer sans l’affadir un sujet qu’il considérait en or. Les censeurs, les critiques, les interprètes, même Victor Hugo… Tous se sont ligués pour exprimer des exigences et dresser des obstacles.
Présentée à l’occasion du millésime 2008 du Festival Verdi, cette nouvelle mouture a pour fondement une production du Teatro Regio conçue en 1987 par Pierluigi Samaritani, également auteur des décors et des costumes. Son esthétique picturale classique reflète bien ses années de formation à l’Académie des beaux-arts de Milan, puis en tant qu’assistant de metteurs en scène comme Franco Zefirelli ou de décorateurs tels que Lila De Nobili et le peintre Giorgio De Chirico.
Tout en reprenant fidèlement les choix visuels d’origine, Stefano Vizioli — son élève — utilisant les moyens techniques actuels, a épuré certaines scènes et rendu les changements de tableaux plus fluides. Il a ainsi modernisé la scénographie et réussi de très belles transitions. Quand Rigoletto et Sparafucile, subtilement éclairés, échangent quelques paroles furtives sur un fond entièrement noir, leur rencontre prend toute sa dimension inquiétante. Autre moment mémorable, celui où tout bascule : Rigoletto, ayant compris ce qui vient de se passer dans la chambre du duc, fait sortir les courtisans pour rester seul avec sa fille. Aidé par la jeunesse et la fougue des interprètes, Vizioli recherche le naturel, va aussi loin que possible pour être suggestif, voire leste, sans être vulgaire. Grâce à un travail psychologique très fouillé et à une excellente direction d’acteurs, l’action demeure toujours très vivante, sans pour autant distraire de l’essentiel : la musique et le chant.
Parfois au détriment de la sombre tragédie qui se prépare, le chef Massimo Zanetti adopte des tempos à la limite de la précipitation. Certains ensembles vocaux comme l’extraordinaire quatuor du dernier acte y perdent quelque peu de leur impact dramatique. Mais, bien que très rythmique, la conduite de l’orchestre est précise et nuancée à tous les pupitres. Avec une diction italienne qui n’appelle aucun reproche, les chœurs jouent leur rôle primordial avec efficacité.
Quoique charmant au premier abord, le duc de Mantoue de Francesco Demuro est le maillon faible de la distribution. Son allant, sa jeunesse et un timbre plutôt agréable font espérer un Duc tout feu tout flammes, séducteur plus par jeu que par donjuanisme invétéré. Dans cette optique, le personnage serait susceptible de donner le change à une jeune oie blanche, même de s’éprendre d’elle passagèrement ; l’attitude des femmes à son égard — en particulier celle de Maddalena qui veut le sauver par compassion — serait d’autant plus crédible. Hélas les moyens vocaux de ce tenorino ne sont pas au rendez-vous. Et l’air que tout le public attend : « La donna è mobile » tombe à plat. Un comble !
Par sa beauté naturelle et sensuelle et son talent de comédienne, la jeune soprano géorgienne de vingt-quatre ans, Nino Machaidze fait battre les cœurs de beaucoup de spectateurs. Sa Gilda est émouvante dans « Gualtier Maldé… » comme dans tous ses duos avec Mantoue ou Rigoletto. Sa voix fraîche excelle dans les pianissimos délicats. Malgré une certaine rondeur et une émission claire, elle est loin d’atteindre le charme envoûtant de celle d’Anna Netrebko à laquelle on s’est empressé de la comparer. Qu’en sera-t-il de sa Lucia di Lammermoor au Théâtre de La Monnaie en avril prochain ?
Dans le minuscule rôle de Giovanna, la mezzo yougoslave Katarina Nikolic, avec une belle présence scénique et un chant plaisant, réussit à exister. En Maddalena, Stefanie Irányi ne manque pas de séduction. Même Sparafucile, interprété par l’excellent et prometteur Marco Spotti, n’est pas insensible à ses attraits ; il le lui prouve en actes. C’est dire ! Quant à Roberto Tagliavini, il lance la malédiction de Monterone avec une ardeur qui valorise ses beaux graves profonds.
Après environ quatre cents Rigoletto à son actif, Leo Nucci étonne par sa longévité vocale et son jeu tout en finesse. Rien de forcé ni de mécanique. Le baryton bien aimé des Italiens réussit même à bisser avec brio et sans cabotinage l’air de la vendetta. Avec lui, le bouffon pitoyable, difforme, méchant parce qu’il souffre, est d’une humanité poignante. Depuis « Ah presso del patibulo bisogna ben l’altar/ Ma tutto ora scompare » jusqu’à « Ah, la maledizione ! », cri final hurlé avant de s’effondrer sur le cadavre de sa fille, Leo Nucci parvient à peindre avec talent le tragique destin d’un père devenu seul au monde par sa faute. Son chant, ses gestes et sa démarche à petits pas de vieillard sont d’un grand interprète. Ainsi incarné, ce personnage complexe, s’exprimant dans la tessiture que Verdi affectionnait le plus, révèle totalement sa saveur.
Brigitte CORMIER

 

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