Une invitation au voyage

Carmen arabo-andalouse - Saint-Céré

Par Catherine Jordy | dim 08 Août 2010 | Imprimer
Quel beau spectacle que cette Carmen arabo-andalouse ! Déjà donnée plus de deux cents fois au Maroc et en Tunisie depuis sa conception en 2001 lors d’une résidence à Marrakech de son metteur en scène, Olivier Desbordes, cette production s’adresse à tous les publics et titille délicieusement l’imaginaire. Idéale dans le cadre d’un festival estival (et a fortiori intrinsèquement en adéquation avec la vocation de celui de Saint-Céré dont l’ambition consiste à attirer les publics les plus variés) elle est également en parfaite concordance avec les aspirations de la compagnie « Opéra éclaté » : faire exploser les barrières de l’opéra et lui permettre d’exister dans des lieux où il n’a pas habituellement accès, tout en permettant un dialogue avec d’autres formes artistiques, toutes évidemment liées à la musique et aux voix. Belle vocation empreinte de didactisme et couronnée de succès avec des spectacles qui tournent dans toute la France, parfois aussi à l’étranger, dans des sites enchanteurs ou inattendus (du château à l’ancienne usine)1.
 
La version de Carmen qui nous est ici présentée est resserrée dans son action pour se rapprocher de la nouvelle de Mérimée. Les personnages de Micaella et d’Escamillo, absents de l’original, disparaissent – ainsi que leurs airs, quoique celui du Toréador soit interprété en arabe par Garcia, l’époux de Carmen devenu contrebandier. Un personnage habité avec feu par Yassine Benameur, dont la voix de baryton, chaude et douce, semble habillée de miel. Un jeune chanteur à suivre.
C’est une Carmen aux formes appétissantes et à la présence animale que campe Clémentine Margaine, superbe mezzo-soprano au timbre velouté, à l’aise dans tous les registres, qui domine une distribution volontairement en retrait pour mieux la laisser exister. Belle tenue, notamment dans les aigus, modulations expressives et amples, diction excellente, la jeune femme est mieux que convaincante.
Ses compagnes sont au diapason, mais on peut regretter que leur rôle soit limité, adaptation de l’opéra oblige. Pas de : « Dites-nous qui nous aimera/trahira », par exemple, puisque l’air des cartes est réduit au strict minimum et à sa conclusion (l’annonce de la mort proférée par Carmen). Frasquita est une almée agile et superbe proposée par Cécile Limal dont les qualités scéniques et surtout théâtrales sont prometteuses. Quant à Mercedes, la soprano Dalila Khatir lui confère une puissance, voire une violence, étonnante. Même constat pour les hommes : les prestations mettent l’eau à la bouche sans donner l’occasion aux chanteurs de laisser éclater leurs talents vocaux respectifs. Leur sens du théâtre est toutefois remarquable. Don José, notamment, est investi avec puissance par Carlo Guido qui exsude la passion absolue, destructrice et frustrée d’un homme simple et entier. Son chant parvient à exprimer toutes ces nuances. On peut lui reprocher cependant des aigus malaisés et surtout une diction qui ne manquera pas de s’améliorer. On le lui souhaite. Cette réserve à part, l’ensemble s’avère convaincaint, malgré un effectif réduit pour des chœurs dont on peut égrener les voix sur les dix doigts. Pourtant, loin de donner l’impression d’un ensemble minable, la proximité avec le drame n’est est que plus effective.
 
L’orchestre, limité à onze musiciens, mélange instruments et sonorités arabes et occidentales. Là encore, si la puissance des grands effectifs manque, le résultat « chambriste » obtenu enchante. Les formes de chacun de ces deux univers musicaux s’épousent à merveille, dans une rencontre qui évoque les amours d’une Carmen entière, passionnée, naturelle et libre. La composition de Youssef Kassimi Jamal s’instille dans la partition de Bizet en en respectant l’esprit, accentuant la sensualité et parfois l’âpreté et la violence de l’œuvre.
 
La mise en scène d’Olivier Desbordes, juste et riche, se limite elle aussi aux effets les plus simples. Un simple plateau sur lequel sont disposés des tapis, quelques ampoules en guirlande et enfin un cercle de sable à l’intérieur duquel Carmen s’enferme, prisonnière de son destin : la formule est directe, superbe dans son évidence éloquente. Ce travail est encore valorisé par de superbes costumes aux tons rompus mais aux formes hybrides, entre Andalousie et Maghreb : les calots se superposent aux fez, les djellabas et burnous se mêlent aux costumes espagnols, les voiles deviennent châles qui ceignent avantageusement les reins, les rayures rappellent l’univers pictural de Delacroix et nous interpellent dans leur signifiance. Dans l’histoire de l’art, en effet, ceux qui portent des rayures sont des exclus ou des réprouvés, depuis le juif et l’hérétique jusqu’au bouffon et au jongleur, sans oublier lépreux, prostituées, chevaliers félons, insensés ou Judas. Tous dérangent l’ordre et ont plus ou moins à voir avec le diable. Patrice Gouron a sans doute pensé à ces codes en créant ses costumes.
 
Mélopées arabes suivies des tubes de Carmen, le tout s’enchaîne admirablement, quand tout à coup, un chien se met à aboyer au loin, pendant que la caravane des brigands passe dans la montagne… On se prend à sourire et le parfum de citronnelle (belle attention pour le confort optimal des spectateurs) se mue en capiteuses senteurs et en vapeurs de hammam. Pourtant, la nuit est claire et étoilée, quelques chauves-souris passent. Il en faut peu pour rêver ? Que non, il est nécessaire de vivre une alchimie toute particulière, ici atteinte. Mais après tout, le voyage vers l’Orient s’est souvent fait dans un fauteuil, à la « maison ». Et quel merveilleux salon à ciel ouvert que cette cour Renaissance où la façade du magnifique château de Montal, fond de scène idéal, est incrustée de personnages en médaillons.
 
À noter également l’organisation bien rodée de tout ce qui encadre le spectacle : on est accueilli au château par un panier repas périgourdin qui donne la sensation d’être dans un Glyndebourne français convivial et bon enfant. Une simplicité très éloignée du côté guindé de certains grands festivals, ce qui n’empêche pas qu’au menu figure du foie gras, accompagné de fromage de Rocamadour, d’un gâteau aux noix et, naturellement, d’un vin de Cahors. Ce pique-nique à lui seul distille une ambiance propice à l’écoute « ouverte ». Les papilles dans le Sud-ouest, les oreilles dans la casbah, on se sent cosmopolite. Jusqu’à en oublier ses versions de références et tout purisme pour s’imprégner de ces envolées orientales et de ce drame universel dont on ne se lasse pas. Si la durée assez courte (à peine une heure trente de musique) laisse sur sa faim, le but est largement atteint : le drame de Carmen a touché un public nombreux et enthousiaste.
 
 
1 On trouvera le détail des programmes sur le site http://www.opera-eclate.com/.
 

 

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