Une sérénade napolitaine

Aci, Galatea e Polifemo - Salzbourg

Par Elisabeth Bouillon | lun 13 Juin 2011 | Imprimer
Lors de son séjour en Italie1 (1706-1710), Georg Friedrich Haendel se rendit à Naples, séjour incontournable pour tout compositeur européen en cours d’apprentissage. Il y demeura de mai à septembre 1708 et devint rapidement la coqueluche des grandes familles aristocratiques qui se disputaient le plaisir d’accueillir ce compositeur talentueux d’à peine vingt-trois ans. La duchesse Aurora Sanseverino ne tarda pas à lui proposer de mettre en musique le livret d’Aci, Galatea e Polifemo, écrit par son secrétaire particulier. Händel profita de l’occasion qui lui était offerte pour s’essayer au genre, nouveau pour lui, de la cantate napolitaine à plusieurs voix, qui avait la particularité de faire alterner récitatifs secs, accompagnés et airs, se rapprochant ainsi de la forme opératique2. Dans la mesure où cette cantate devait être exécutée au mariage de la nièce de Donna Aurora, elle prit automatiquement le nom de « serenata » réservé aux commandes officielles d’œuvres exécutées en présence de personnalités religieuses ou laïques.
Pour ce concert salzbourgeois, René Jacobs a étoffé la basse continue. Aux violoncelle, clavecin et positif s’ajoutent une contrebasse, une harpe et un théorbe à grand jeu. La richesse harmonique de ce continuo à géométrie variable permet de réunir récits secco, accompagnato, arie et ensembles en une magnifique musique continue. Les airs présentent tous de grandes difficultés techniques. Aci (initialement interprété par un castrat) est chanté par une soprano, Galatea par une contralto et Polifemo par une basse à large amplitude vocale. Ce registre inhabituel, qui a fait couler beaucoup d’encre, permet d’opposer radicalement les deux mondes, celui, idyllique, des bergers dont l’amour est plus fort que la mort et celui, diabolique, du cyclope éconduit. Le contralto de Galatea souligne sa force de caractère tandis que la voix claire convient mieux à Aci, plus idéaliste et moins ancré dans la réalité.
René Jacobs conduit son monde d’une main de maître, avec son sens dramaturgique inné, nous donnant à voir la musique. Du reste, il a mis le concert en espace, respectant en cela la tradition des concerts du dix-huitième siècle. Aci et Galatea portent un costume coupé dans le même tissu fluide, bleu et noir, avec de beaux drapés, Polifemo, debout derrière l’orchestre, est vêtu d’un simple ensemble noir. Tous trois se déplacent en fonction de l’action.
Nous ne pouvions rêver une distribution mieux adaptée à cette œuvre juvénile. Dès le premier duo « Sorge il di, Spunta l’aurora3 », nous apprécions la complémentarité de la grande fraîcheur vocale de Sunhae Im, excellente comédienne, et du timbre de velours sombre de Vivica Genaux, une habituée desrôles travestis dont nous avons apprécié, l’année dernière, les qualités vocales et scéniques dans le rôle de Pirame (cf. notre compte-rendu). Quant à Markos Fink, il fait une première apparition très remarquée en Polifemo dans l’air n°5 : « Sibilar l’angui d’Aleto » (n° 5) où la voix est amplifiée par un basson, un violoncelle et une contrebasse à l’unisson, tandis que l’orchestre se déchaîne. Il se joue des difficultés de cet air virtuose où les vocalises s’effectuent dans un registre particulièrement tendu, tout comme dans l’air  n° 17, essentiellement composé de grands sauts d’intervalle, et nous apprécions l’homogénéité, l’expressivité et la solidité de sa belle voix de basse.
Le public, enthousiaste, ne veut pas quitter la salle du Mozarteum si bien que le trio final où les trois interprètes célèbrent à l’attention des nouveaux mariés les vertus de l’amour fidèle est repris en bis.
L’exécution exemplaire de la première Acis et Galatée de Händel aura été un des hauts moments de ce dernier volet du festival de Pentecôte qui se referme sur l’aventure fascinante du voyage napolitain à travers les siècles, depuis Caldara jusqu’à Mercadante.
 
 
1 Il était trop jeune pour être officiellement admis à la célèbre Academia dell’Arcadia où il fut pourtant reçu à bras ouverts par des musiciens de nouvelle génération, en particulier par le Napolitain Alessandro Scarlatti. Il y apprit beaucoup et composa, sous leur influence, deux opéras, Rodrigo (1707) et Agrippina (1709), ses deux premiers grands oratorios3 Il trionfo del Tempo del Disinganno (1707) et La Resurrezione (1708) et une centaine de cantate profane pour une voix et basse continue.
2 C’est Alessandro Scarlatti (1660-1725), directeur du Teatro San Bartolomeo où il composa trente-deux opéras, qui fit de l’École de Naples l’autorité musicale lyrique la plus compétente d’Europe. Sous son impulsion, la fonction de l’orchestre avait évolué : il dialoguait avec les voix au lieu de se borner à les accompagner, si bien que Händel se retrouva dans son élément et donna à l’humanité une de ses œuvres vocales les plus fougueuses et inventives. Citons parmi les autres compositeurs rattachés à l’École de Naples Antonio Caldara (1679-1736), Francesco Durante (1684-1755), Nicola Porpora (1686-1768), Leonardo Vinci (1690-1730) , Leonardo Leo (1694-1744), Johann Adolph Hasse (1699-1783), Baldassare Galuppi (1706-1785), Giovanni Battista Pergolese (1710-1736), Tommaso Traetta (1727-1779), Antonio Sacchini (1730-1786) et Domenico Cimarosa (1749-1801), auxquels il faut ajouter la forte empreinte sur Joseph Haydn (1732-1809) et Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791). Tous ces compositeurs ont figuré dans la programmation du cycle « Naples, Métropole du Souvenir » au Festival de Pentecôte de Salzbourg (2007-2011).
3 Allusion habile à la duchesse Aurora Sanseverino.

 

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