Apothéose vocale

Thaïs - Paris [TCE] - Paris (TCE)

Par Brigitte Maroillat | dim 10 Avril 2022 | Imprimer

Thaïs est avant tout un opéra, avec ce que cela suppose de lyrisme, de puissance sonore, d’émotions fortes et de coups de théâtre. Il convient donc de ne pas faire dans la demi-teinte sous prétexte d’être dans le style et l’élégance française. Le défi est de trouver ce juste dosage entre une retenue stylistique et le tissu humain, cette trame de la vie qui s’écrit sur du noir qu’il faut faire entendre et magnifier. Et en ce sens, l’œuvre s’apprécie davantage sur scène qu’en concert. Mais hier soir, la forme concertante a revêtu une sublime parure grâce à sa distribution cinq étoiles. Retrouver Thaïs au programme d’un théâtre de premier plan avait en effet tout pour réjouir, et la seule lecture de la prestigieuse distribution (Ermonela Jaho, Ludovic Tezier, Pene Pati) portait l’enthousiasme du lyricomane à son paroxysme, en érigeant d’emblée cette soirée en évènement musical incontournable de la saison parisienne. A cet égard, l’auditoire n’a pas été déçu, les solistes nous ayant offert une véritable démonstration de chant. On peut toutefois regretter que pour les besoins de cette version concert, l’œuvre ait été amputée, nous privant notamment de l’intervention de la Charmeuse.

 « L'émotion nous égare, c'est son principal mérite » disait Oscar Wilde. C'est précisément ce que l'on ressent quand on a le privilège d'entendre Ermonela Jaho. L'artiste aborde Thaïs sur le mode émotionnel et s’empare à bras le corps de son sujet en se jetant dans les flammes des affres de son personnage. A cet égard, Elle n’oublie pas que l’air du miroir est celle d’une femme au bord de la folie qui ne s’égare pas, mais se perd littéralement. Elle met en outre dans son personnage toute une sensualité d’un Orient idéalisé que l’on n’a pas entendu depuis longtemps. Tout est ici plus intense, plus bouleversant. Alors évidemment, il y a Renée Fleming, dans son élégante onctuosité. Et il y a aussi Marina Rebeka, impétueuse et flamboyante, qui fait feu de tout bois dans ce rôle. Sur le plan vocal, Ermonela Jaho est dans une voie médiane, et réussit à ce titre la sublime synthèse entre l'incandescence dramatique et la délicatesse stylistique. Le chant est au diapason, avec  ses couleurs prégnantes et sa ligne diaprée de pianissimi. Il touche au cœur, il émeut. En outre, la soprano est la seule à se déplacer librement sur scène et à ne jamais perdre du regard ses partenaires, alors que ceux-ci ont les yeux rivés sur leur pupitre, ce qui en dit long sur sa maîtrise du rôle sans aide de la partition, et surtout sur son souci constant d’être continuellement en connexion avec le reste de la distribution. C’est en ce sens qu’elle est aussi une artiste humainement rare.

Pene Pati en Nicias peut lui aussi se targuer de moyens vocaux d’exception, et on ne peut que céder à la contemplation de cette somptueuse matière sonore aux accents « pavarottiens ». On admire tout à la fois son timbre ensoleillé, l’aisance de ses aigus, son art consumé des nuances, l’élégance de sa ligne de chant et son impeccable diction française. Son charisme à chacune de ses entrées fait mouche. Son art consommé des nuances infinitésimales saisit l’auditoire. C’est un chant techniquement sublime, mais on attendrait toutefois plus d’émotions, que l’on sente davantage frémir la chair derrière cette voix sans faille.

Baryton héroïque (et stoïque, droit devant son pupitre) Ludovic Tézier incarne Athanaël dans la plus pure tradition du chant français maitrisant l’art déclamatoire pétri de noblesse et bravoure dans un style minimaliste mais ô combien efficace. Vocalement, il tutoie les cimes, il est en plein possession de ses moyens. Il a le timbre, la technique, la projection, jusqu'au chant sul fiato. Il nous offre un époustouflant duo final avec Ermonela Jaho qui déclenche aussitôt un tonnerre d’applaudissements. Sur le plan de l’interprétation, il va droit au but. Son incarnation ne se pare pas des circonvolutions que certains Athanaël épousent de manière empruntée. Il donne à voir, derrière la figure du prêcheur, dans une insolente assurance, les incandescents désirs d’un homme assailli par ses douloureuses contradictions. Le baryton est la lave qui couve sous les braises d’un volcan, les flammes le dévorent de l’intérieur.

Le reste de la distribution ne démérite pas. Doté d’une voix sonore qui capte d'emblée l’attention, Guilhem Worms en Palemon confère beaucoup de noblesse à cette imposante figure de piété et de sagesse, et réussit à s’imposer autant par le physique que par la voix. Le duo Crobyle/Myrtale fonctionne pleinement : la soprano agile Cassandre Berthon et la mezzo-soprano de caractère Marielou Jacquard, se complètent au mieux, jusque dans les cascades de vocalises dont Massenet les pare. En revanche, contrairement à ce qu’il était annoncé dans le programme, Cassandre Berthon n’empruntera pas les chemins vocaux escarpés et suraigus de la Charmeuse, l’œuvre présentée ayant été amputée de son intervention. La mezzo Marie Gautrot confère, quant à elle, une belle présence à Sainte Albine de par son timbre moiré qui capte l’attention.

Dans une gestuelle expressive et une posture bondissante au pupitre, à la tête de l’excellent Orchestre National de France, Pierre Bleuse peine pourtant à trouver le bon dosage et oscille entre tempo lent et déchainements orchestraux bien trop fortissimo, allant jusqu’à couvrir les voix des solistes, ne leur laissant pas d’espace de respiration et les obligeant ainsi à pousser inutilement leurs voix. Il parvient toutefois à éviter l’écueil d’un orientalisme sirupeux de complaisance trop souvent entendu par ailleurs. Au sein de cette lecture musicale en demi-teinte, la  Méditation, songeuse, introvertie, offre une parenthèse salvatrice d’une rare beauté au milieu d’une exécution orchestrale contrastée. Heureusement, le Chœur de Radio France délivre une performance remarquable en habitant la partition avec conviction puissamment lyrique et font des scènes de groupes une belle réussite, nous rappelant ainsi que Thaïs est tout aussi une fresque chorale que vocale. C’est sur l’ovation du public que se clôt la soirée, juste récompense d’un florilège vocal servi par des voix d’exception.

 

 

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