Sharpless et l'hirondelle

The Consul - Paris (Athénée)

Par Laurent Bury | mer 08 Octobre 2014 | Imprimer

Que Gian Carlo Menotti ait pu plaire dans l’immédiat après-guerre, cela peut se comprendre, et il est indéniable qu’il avait trouvé, pour Le Consul, un sujet d’une actualité brûlante, et qui n’a hélas jamais cessé de l’être. En dehors de cette excellente idée d’une tragédie ordinaire en pays totalitaire, quelles qualités cet opéra peut-il mettre en avant pour justifier son maintien au répertoire ? Le livret est répétitif, bavard, hésitant entre caricature, grandiloquence et banalité, et la partition se contente de réchauffer – de tiédir ? – les vieilles recettes héritées tout droit de Puccini. L’héroïne s’appelle Magda, comme dans La Rondine, et elle a des démêlés avec un consul qui, contrairement au Sharpless de Madame Butterfly, reste obstinément invisible. Et bien sûr, quand la « Femme étrangère » intervient, elle qui ne parle qu’italien, ses interventions semblent tout droit sorties de La Bohème ou de Turandot, à cela près que l’orchestration de Menotti est d’une insigne pauvreté. Quel manque d’imagination dans l’alliance des instruments ! Quelle timidité dans les rythmes, à une époque où Bernstein se montrait tellement plus novateur ! Tout cela est terriblement prévisible, avec des couleurs rendues familières par la musique de cinéma depuis les années 1930. Enfin, peut-être faudrait-il pour mieux en juger, l’entendre interpréter par une autre formation que l’orchestre Pasdeloup qui ne semblait pas être au mieux de sa forme pour cette première représentation parisienne d’un spectacle créé ce printemps à Herblay (voir compte rendu). Le chef Iñaki Encina Oyón croit en cette partition qu’il juge envoûtante dans ses meilleurs moments, non sans avouer que l’orchestration « se fait des plus sommaires » lorsque Menotti se montre avant tout soucieux de faire avancer l’action. Les vents écrasent complètement les cordes qui sont, elles, un peu fâchées avec la justesse, et tout ce beau monde joue fort, trop fort, obligeant les chanteurs à forcer à leur tour.


© TRBH Herblay

Les voix sont donc mises à l’épreuve par la nécessité de franchir le barrage sonore se dressant entre la salle et elles, ce qui ne contribue guère à conférer à cette musique le raffinement dont elle n’est déjà que trop avare. La Franco-américaine Valérie MacCarthy possède une belle voix de soprano dramatique qu’on attendra de réentendre dans des conditions plus favorables. A ses côtés, on applaudit surtout la délicieuse Secrétaire de Béatrice Dupuy, très en voix et scéniquement irréprochable, capable de rendre humain et presque sympathique son personnage de robot au service d’une administration implacable. On a peine à croire que Joëlle Fleury ait pu un jour chanter Violetta ou Pamina, tant son timbre paraît surtout s’épanouir dans le registre le plus grave. Curieusement, on a confié à la Canadienne anglophone Andrea Hill le soin d'interpréter la chanson en français sur laquelle s'ouvre l'opéra, alors que le reste de la distribution, majoritairement francophone, chante en anglais. Leurs partenaires masculins marquent moins le spectateur : Artavazd Sargsyan est un aimable Magicien (mais quelle idée saugrenue d’avoir donné un rôle aussi développé à un personnage qui n’est là que pour détendre l’atmosphère !). Heureusement, les ensembles, où Menotti se montre un peu plus inspiré, permettent aux voix de s’unir de façon convaincante et sans toujours avoir à se battre contre l’orchestre.

Quant à la mise en scène de Bérénice Collet, on comprend au bout de quelques instants qu’elle a choisi de ne pas situer l’action à une époque précise : si les meubles, chez les Sorel, s’inscrivent clairement dans les années 1950 – ah, la table en formica jaune ! –, les costumes sont plus proches de nous et insistent plutôt sur le caractère toujours d’actualité du sujet. Pour éviter une trop grande monotonie, la disposition de la salle de réception du consulat change à chaque nouvelle apparition, et des projections vidéo assez réussies viennent animer le fond du décor, notamment lors des scènes oniriques (on aurait aimé qu’elles soient même présentes dès le début de la soirée). Le spectacle oscille entre désespoir et humour, comme l’œuvre de Menotti, et lorsqu’on assiste à la grande scène du magicien ou au bal final, on se demande s’il n’aurait pas dû se satisfaire du titre de compositeur d’opéra-bouffe que lui avaient valu ses premières créations lyriques.

 

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