Mieux vaut tard que jamais

Tristan und Isolde - New York

Par Yannick Boussaert | jeu 13 Octobre 2016 | Imprimer

Les commentaires sont déjà nombreux autour du Tristan und Isolde qui ouvre la saison du Metropolitan Opera. L’événement est de taille pour les « operagoers » new-yorkais et au-delà. Depuis des années, les wagnériens américains piaffaient : comment le Met pouvait-il ne pas inviter la soprano wagnérienne de son temps ? L’an passé in loco, quelques Turandot et une série acclamée d’Elektra (dans la production de Patrice Chéreau) avaient fait monter l’excitation, sans parler des échos glorieux du Ring de Washington DC en mai dernier. Tout concourait à faire l’honneur d'un gala inaugural à une œuvre et à une ou des interprètes hors du commun, Tristan n’ayant pas été programmé en ouverture de saison depuis 1937 ; Kirsten Flagstad et Lauritz Melchior tenaient alors le haut de l’affiche. Dans le cas présent ce n’est pas avec la légende et l’histoire qu’il faut chercher comparaison mais avec les prestations passées des interprètes du soir et celles de leurs contemporains, l’époque étant plutôt faste en Tristan et Isolde électrisants.

Au pinacle du rôle depuis plus de deux décennies, Nina Stemme ne se compare qu’a elle-même. Ce soir la suédoise offre le meilleur. Elle irradie dans un premier acte où les affects épousent la ligne, où les aigus dardés sont autant de révoltes et de feulements, où l’ironie mordante souligne la richesse du texte qui cristallise le passif des personnages, où les soupirs et les pianos frissonnants annoncent déjà la sensualité du duo du deuxième acte. Tout le récit de l’épée (« er sah mir in die Augen (…) ich liess es fallen ») donne la chair de poule tant l’interprète a intériorisé le personnage et sa passion. Son retour au troisième acte déchire l’immensité du Met d’un « ach ich bin’s », cri de douleur dans une gorge serrée, comme si l’émotion submergeait la chanteuse elle-même. Sa mort enfin passe dans l’éther d’un souffle infini qui vient disparaître dans un « lust » d’une douceur extrême. Surtout, au regard de ses incarnations passées (Christopher Loy à Londres, Claus Guth à Zurich pour ne citer que les plus majeures des dernières années), elle s’approprie la direction d’acteur souhaitée par Mariusz Trelinsky : vindicative vers les caméras de surveillance, badine dans le phare et le hangar du deux, désespérée et résignée sur la dépouille de Tristan.

Stuart Skelton, qui fréquente le rôle depuis deux saisons, compte parmi ces Tristan qui n’économisent pas leur moyen... au point de risquer la rupture dans un troisième acte où les aigus se blanchissent de monologue en monologue. Le ténor australien bénéficie cependant d’un timbre lumineux et d’une réserve de puissance qui lui autorise de belles nuances et une des plus belles morts que l’on ait entendue en direct. La complicité avec Nina Stemme est certaine, et après ces représentations au Met la soprano peut compter sur un Tristan supplémentaire, en plus de Stephen Gould qu’elle affectionne tant. La Brangäne d’Ekaterina Gubanova n’est elle aussi qu’en concurrence avec elle-même. Paris se souvient du miel de ses appels du deuxième acte depuis les galeries de Bastille. Si la composition scénique et l’intelligence n’appellent que des éloges, la voix est moins facile à présent, se resserre dans l’aigu et vibre largement. René Pape porte toujours autant la noblesse de Marke dans une ligne et une scansion soignées. Mais il semblait ce soir plus extérieur, cédant plus facilement à des accès de colère qu’à la profondeur douloureuse de l’ami trahi. Peut-être est-ce dû à la figure de père que le mise en scène veut lui faire embrasser. Evgeny Nikitin souffrant, Carsten Wittmoser remplace au pied levé sans briller particulièrement ni déplaire tout à fait.


© Metropolitan Opera

La production a été décrite avec minutie par Catherine Jordy lors de la création à Baden Baden et Christian Peter chroniquait dans ces colonnes la retransmission en direct depuis le Met. A notre sens, elle explore une fausse piste en faisant de Marke un substitut paternel, plutôt que l’ami et l’oncle. La psychologie de Tristan et le livret l’arrime par trop à sa mère et surdétermine la pulsion morbide du personnage, voué à la mort dès sa naissance. Le lit d’hôpital, l’enfant et les réminiscences n’ont rien de neuf et semblent bien vains, surtout quand les autres personnages sont laissés en jachère ou dans une situation incohérente. Comment Marke peut-il adresser son monologue à Tristan après que celui-ci a été passé à tabac et git inconscient ? Reste une belle direction d’acteur, notamment au premier acte et dans l’ultime étreinte des amants, vectrice de l’émotion que déversent les interprètes.

Les flots montent aussi des profondeurs du Met où Simon Rattle n’a guère perdu au change avec le Metropolitan Orchestra. Beauté intrinsèque de tous les pupitres où aucune scorie n’est à déplorer, solistes hors-pair (Pedro R. Diaz au cor anglais), et cohésion d’ensemble infaillible transforment la phalange en un magma tour à tour calme, rougeoyant et chaleureux, qui se boursoufle ensuite et éructe au diapason des situations. Car la direction du chef britannique est éminemment dramatique. Pathétique et frénétique, elle colle à la théâtralité wagnérienne. C’est là que la marque de fabrique (parfois agaçante au concert) de Simon Rattle, à savoir la mise en avant de telle cellule musicale enfouie dans la partition, trouve ici toute sa place. Des lames de fond, pour reprendre les mots de notre consoeur, et des audaces qui viennent renforcer la tension d’une scène, l’émotion d’un personnage pour mieux submerger l'immensité du Metropolitan.

 

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