LES CASTRATS
  le corps du délit ou la beauté qui dérange


   Un dossier proposé par Bernard Schreuders
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La beauté qui dérange


« A Rome, les femmes ne montent pas sur le théâtre ; ce sont des castrats habillés en femme. Cela fait un très mauvais effet pour les moeurs : car rien (que je sache) n’inspire plus l’amour philosophique aux Romains. »

Montesquieu, Voyages.

Le travesti existe aussi en France, mais ce sont des jeunes filles qui portent le costume  valorisant de l’autre sexe, seule concession du goût et de la morale française à l’ambiguïté sexuelle. S’il arrive que des hommes se déguisent en femmes, la charge subversive de la confusion des sexes est toujours désamorcée soit parce que le travestissement ressortit aux stratagèmes de l’intrigue, soit parce qu’il s’exprime sur le mode comique, parodique : ainsi la nymphe Platée dans l’opéra éponyme de Rameau.

Dans la patrie de l’opera seria, même les moines et les nones, notamment dans les couvents de Florence, changent de sexe pour les besoins des fêtes musicales. Il en faut bien davantage pour les effaroucher. Au théâtre, puisque les meilleurs rôles, masculins ou féminins, sont confiés aux soprani et contralti, des cantatrices incarnent parfois des hommes, dans les seconds rôles (secondo uomo), certaines se spécialisant dans ce type d’emploi. Rien de plus banal que voir, par exemple, Farinelli camper la reine d’Egypte et Vittoria Tesi le bel Antoine dans la sérénade de Hasse, Antonio e Cleopatra.[1] Toutefois, il n’y a qu’à Rome que les rôles féminins sont systématiquement interprétés par de jeunes castrats.

En fait, ce travestissement s’inscrit dans une dramaturgie stylisée où le réalisme n’a absolument pas sa place. « L’identification du personnage et de l’interprète, note Isabelle Moindrot, ne se faisait en aucune manière sur le mode de la ressemblance physique, de la conformité naturelle. »[2] Il serait absurde de considérer ce déguisement comme une forme de provocation ou de le rapprocher du jeu parodique ou sexuel auquel se livrent aujourd’hui les travestis.

Cependant, les Français semblent incapables d’imaginer des conventions musico-dramatiques différentes de celles en vigueur dans la tragédie en musique. C’est comme si l’opera seria  portait atteinte à leur conception de la sexualité. Cette apparente confusion des sexes les scandalise : les hommes se sentent outragés dans leur virilité, les femmes ridiculisées. Parce qu’un jour de 1676 un Innocent, onzième du nom, s’est plaint de la mauvaise tenue de certaines actrices, la scène romaine généralise cette offense faite à la Nature dont le castrat devient la figure emblématique :

Il faut qu’un homme soit représenté par un homme et une femme par une femme, et non par un être qui n’est ni homme, ni femme.[3]

En réalité, ainsi que le fait remarquer Jean-Loup Charvet[4], l’esthétique de la tragédie lyrique n’est pas non plus réaliste : elle prétend marier le naturel et l’artifice. La gestuelle des acteurs français fait l’objet d’une codification précise dont les récentes reconstitutions démentent le caractère spontané ou naturel.

Heureusement, des témoignages extrêmement précieux comme celui de Goethe nous laisse entrevoir le talent d’acteur et le professionnalisme dont pouvaient faire preuve certains castrats:

Dans ces représentations, la notion d’imitation et d’art étant constamment perçues avec plus d’intensité, une sorte d’illusion consciente était créée par leurs excellentes prestations. Un double plaisir est ainsi offert par le fait que ces personnages ne sont pas des femmes et ne représentent que des femmes. Les jeunes gens ont étudié le sexe féminin, dans sa nature et dans son comportement : ils la connaissent à fond et l’imitent en artistes ; ils représentent non pas eux-mêmes, mais une nature qui leur est absolument étrangère.[5]

Comment ne pas songer, à nouveau, au boy-actress du théâtre élisabéthain ? Engoncés dans leurs préjugés, les partisans de la tragédie classique s’arrêtent au sexe apparent des acteurs et ne savent pas considérer objectivement leur performance, sans doute trop subtile pour la raison raisonnante. De même, il importe peu que les castrats triomphent sur presque toutes les scènes d’Europe en incarnant le plus viril des héros, le prime uomo : prince, général, dieu de l’Olympe... Rien n’y fait : l’exception romaine échauffe les esprits.

Il est vrai que dans les états pontificaux, le travestissement s’étend aux figurants et aux danseurs, les autorités se montrant intransigeantes. Les critiques fusent de partout et les Français n’en n’ont pas le monopole. Ainsi, Tragiense condamne  « ces jeunes garçons de belle allure travestis en femme » dont «  les attitudes apparaissent beaucoup plus licencieuses ou dissolues que celles des femmes elles-mêmes. »[6]

Les moralistes ont l’art d’amplifier le mal afin de mieux édifier, mais parfois aussi pour combattre leurs propres démons. Ces adolescents travestis, castrats ou non, n’étaient probablement pas plus coquins que les femmes ni plus polissons que les autres garçons du même âge et leur beauté, ambiguë ou non, devait troubler des spectateurs des deux sexes. On oublie trop souvent que le travestissement, au même titre que les caprices de vedettes, répond aussi aux demandes du public.

Toujours est-il que nombre de témoins, de bonne foi ou non, prétendent que l’absence des femmes favorise l’éclosion de vices contre-nature. Montesquieu et tant d’autres confondent évidemment l’homosexualité et l’attirance pour les travestis, baptisée gynandromorphilie[7] par les sexologues. Cette forme de sexualité s’observe également chez les hétérosexuels et ne concerne qu’une minorités d’homosexuels. Les préjugés doivent avoir la vie dure pour que R. Virag, dans un ouvrage publié à la fin du vingtième siècle, juge utile de préciser que la majorité des homosexuels sont aussi virils que les autres hommes, et recherchent des partenaires virils[8]!

Voici maintenant les castrats victimes des préjugés homophobes, il fallait s’y attendre, leur physique androgyne, leur allure parfois féminine les y prédestinait. Néanmoins, rien, à notre connaissance, ne permet d’affirmer que la castration ait une incidence sur l’orientation sexuelle des individus. La testostérone ne définit pas les préférences sexuelles, mais influe sur l’intensité de la libido[9].

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[1] Histoire de l’opéra italien, sous la direction de L. Bianconi et de G. Pestelli, Liège, Mardaga, 1992, p. 410.

[2] Isabelle Moindrot, Op. cit., p.102.

[3] A. Goudar, Op. cit., p.128.

[4] Jean-Loup Charvet, Op. cit., p. 315.

[5] Goethe, Voyage en Italie (1816-1829), cité dans A. Herriot, Op. cit., p.26.

[6] Cité par P. Barbier, Op. cit., p. 138.

[7] Voir R. Virag, Op. cit., p.428.

[8] Idem, ch. 8 : « L’homosexualité », pp. 343-70. L’auteur distingue nettement ces deux formes de sexualité puisqu’il traite de la gynandromorphilie dans le chapitre 10, « Les débordements du sexe », pp. 409-62.

[9] Sur  son rôle dans la sexualité féminine, cf. R. Virag, Op. cit., p. 71.



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