Hommage à Vincenzo Bellini
A l'occasion du bicentenaire de sa naissance : 1801-2001
Première époque
Les débuts - Les deux premiers opéras : 1801-1826

Bianca e Gernando / Bianca e Fernando

Yonel Buldrini

 

[Il se trouve que Bellini eut l'occasion de remanier l'oeuvre pour Gênes, après la création de Il Pirata à Milan. Si nous verrons en leur temps les circonstances qui ont conduit à cette opportunité, nous évoquerons en revanche dès à présent, les modifications de la partition que présente la seconde version, au titre retrouvé de Bianca e Fernando. Signalons enfin que la chance offerte par les deux seules versions discographiques de Adelson e Salvini, proposant chacune une version, ne se reproduit pas pour Bianca e Fernando, dont les enregistrements proposent toujours la même partition-compromis entre les versions de Naples et de Gênes !]

 

Acte premier

Premier tableau : L'atrium du palais des ducs d'Agrigente ; on aperçoit la ville ainsi que le port.

Preludio/Sinfonia. Un sombre thème menaçant ouvre l'opéra puis sert de fond à un autre thème plaintif et déjà plus " bellinien ", selon le style qu'on lui connaît. Le prélude se tait et on passe sans transition à un récitatif. Pour la seconde version, Bellini ajouta un brillant Allegro, écho de la Stretta finale I, à ce prélude et en fit une ouverture. Les enregistrements de trois reprises modernes (parmi les quatre ayant eu lieu) se contentent du prélude original... on attendra donc, pour connaître la Sinfonia !
Recitativo ed Aria Gernando/Fernando.
Version originale : Clemente (basse) déplore l'assassinat de son seigneur le duc d'Agrigente qu'il rêve de venger, oubliant que l'âge a diminué ses forces. Il se retire en voyant arriver un bateau tandis que le soleil se lève. Gernando (ténor) en descend et accourt avec émotion devant son palais.
Version refaite : Fernando (tén.) descend du bateau et chante son émotion de retrouver son palais dans un beau Cantabile. Il se ressaisit et pense avec tristesse à la mort de son père, le duc d'Agrigente. Uggero (tén.) et ses hommes tentent de le réconforter dans un choeur à l'allant typiquement bellinien. G/Fernando laisse libre court à sa douleur dans une langoureuse Cavatina. Les autres tentent de rappeler en lui son courage habituel... mais il se culpabilise, dans une Cabaletta posée, et l'on comprend qu'il a une part de responsabilité dans la mort de son père. (Un petit passage sera transporté dans I Puritani, Duetto Riccardo-Arturo, ceci pour l'auditeur attentif !)
La version originale était identique jusque-là mais la Cabaletta était, paraît-il, trop joyeuse par rapport aux paroles de vengeance que Gernando clâme à ce moment, contre le traître ayant assassiné son père.
Scena. Clemente observe Fernando et le reconnaît mais ce dernier lui dit de ne pas révéler son idendité, car il se cache sous le nom d'Adolfo et rapporte la nouvelle de la mort de Fernando, héritier du titre de duc d'Agrigente... Clemente veut lui parler de " cette horrible nuit " mais Fernando dit tout savoir de l'atroce événement (alors que Gernando lui en demande le récit, et l'on apprend le rôle trouble joué par sa soeur). On annonce Viscardo et Clemente explique qu'il est le bras droit " du tyran "... il se trouve que Fernando le connaît également, pour lui avoir sauvé la vie durant son séjour au Portugal. Fernando décide de l'utiliser comme instrument de sa vengeance... Clemente formule des voeux dans ce sens. Viscardo (mezzo-soprano/ténor 6) s'étonne de trouver ici " Adolfo " (nom sous lequel se cache Fernando) et celui-ci lui explique qu'ayant aidé le roi d'Angleterre à soumettre l'Écosse, il lui a demandé congé, et le voici à Agrigente, avec ses hommes d'armes. Viscardo estime qu'il tombe bien car Filippo, dont il est le confident, craint de se voir contester le trône par Fernando... Adolfo le rassure : Fernando n'est plus, et il porte même une lettre pour sa soeur.... La nouvelle séduit Viscardo qui, voyant précisément aprocher Filippo, conseille à Adolfo et à Uggero de se retirer.
Filippo (basse) s'inquiète du bateau qui vient d'accoster mais Viscardo le rassure, lui fait miroiter la possibilité de l'aide apportée par Adolfo et la bonne nouvelle que ce dernier apporte.
Scena ed Aria Filippo. La nouvelle déclenche un Arioso dans lequel Filippo donne libre cours à sa joie... mais tandis que Viscardo va chercher Adolfo, Filippo exprime doutes et espérances dans une sombre Cavatina. On apprend que le vieux duc n'est pas mort mais retenu prisonnier dans un lugubre souterrain, et la mort de son fils Fernando le laisse donc à la merci de Filippo !
Il trouve que Viscardo est long à revenir...
[Version originale] ...et retombe dans de sombres pressentiments (Cabaletta).
[Version refaite] ...mais l'espoir domine bientôt ses pensées... motivant une vive Cabaletta, si bellinienne et un peu trop charmante pour d'aussi noirs desseins !
Seul Enzo Dara en 1978 (voir tableau des enregistrements) chante la Cabaletta complète mais on a l'impression d'entendre un autre morceau ! En effet, Dara use de coloratura et G. Ferro va vite, tandis que en 1976, Enrico Fissore avait un timbre plus sombre et le même G. Ferro conservait une allure plus posée !

Scena e Terzetto. "Adolfo" s'avance, ému se trouver face à " l'indegno " ! puis il se ressaisit et narre la mort de Fernando en Écosse... il donne à Filippo la lettre dans laquelle Fernando mourant dit adieu à sa soeur. Une efficace première partie concertante du trio nous révèle trois états d'âme différents : Filippo qui ne peut contenir sa joie, Viscardo lui suggérant de dissimuler encore... et Adolfo-Fernando, amer de voir ainsi exulter le tyran à qui il promet vengeance... Dans la Scena successive, Filippo dit à Adolfo de ne pas montrer la lettre à Bianca, la soeur de Fernando, avant que celle-ci ne soit devenue son épouse !.... d'autre part, il accepte l'aide de Adolfo et de ses hommes... une sonnerie de trompettes annonce l'arrivée de Bianca, l'orchestre attaque un crescendo conduisant à une Stretta enflammée... où il est question de défendre le trône ducal d'Agrigente, mais les paroles de Adolfo-Fernando sont évidemment à double sens... (Celles de la première version étaient plus directes mais elle furent changées alors que la musique resta intacte (!). La première version comprenait, en outre, un récitatif dans lequel Viscardo opérait un retour de conscience. En effet, face à la jubilation de Filippo pouvant conduire à l'assassinat du vieux duc Carlo, Viscardo se demandait s'il allait encore longtemps seconder les viles manoeuvres de Filippo... Bianca fait son entrée sans changement de décor...)

Second tableau : Une place d'Agrigente.
Coro Scena ed Aria Bianca. Les Cavatina-Cabaletta de Bianca (sop.) furent réécrites pour la seconde version et Friedrich Lippmann 7 signale que ces deux morceaux dans leur première mouture, peuvent être déclarés " insignifiants ou au moins, rien de plus que gracieux ". Le peuple d'Agrigente salue Bianca comme le soutien, l'âme de la ville, Bianca explique que le temps est venu de consolider ce trône et elle le fait en donnant sa main à un époux valeureux : Filippo. Le choeur consent à honorer Filippo et Bianca se lance alors dans une Cabaletta de jubilation. Le pauvre Bellini dut essuyer le mécontentement de Adelaide Tosi à Gênes et refaire la Cavatina, s'inspirant d'un solo de clarinette du second acte, mais cette version ne plut pas à la Tosi et il créa donc une troisième et ultime version, refusant tout net les nouvelles objections de la Tosi ! Malgré cela, la Cavatina n'a rien de particulier et F. Lippmann a même cette image humoristique disant que le morceau " ne mériterait pas la peine de se lancer sur les barricades ". Il explique à juste titre comme Bellini a imité une structure rossinienne de " petites phrases mélodiques séparées par des pauses et fort riches d'embellissements ". Il précise ensuite et avec raison, que seulement dans la seconde partie de la Cavatina, ces phrases mélodiques seront " un peu plus concentrées et cohérentes ". La Cabaletta semblera familière aux connaisseurs et il y a de quoi, puisqu'elle devint, légèrement modifiée, celle du "Casta diva" de Norma ! (Précisons enfin que le texte nouveau suit les mêmes sentiments que l'ancien).
Finale I°. [Arioso, Settimino concertato, Scena e Stretta]. Filippo présente à Bianca l'armée sortant des bateaux de Adolfo, comme un soutien pour le trône ducal d'Agrigente. Le choeur les accueille avec pompe et ferveur ; Adolfo est présenté à Bianca qui remarque son visage avec étonnement et sans rien dire... Adolfo tente de cacher son émotion et déclare connaître Fernando... Lorsque Bianca soupire après son retour, il ne peut se retenir et lâche : " Malheureuse !... pour contempler tes fautes ?... ". Cette phrase glace tout le monde et donne le départ au Settimino (Eloisa -mezzo-, la suivante de Bianca est la septième soliste). Cet ensemble concertant n'a qu'une fonction dramatique, dépourvu de mélodie prenante comme notre Vincenzo saura merveilleusement en faire plus tard. A part Clemente, Uggero et Fernando,tous sont suspendus dans cette atmosphère de mystère... [Scena] Filippo se secoue le premier et fait remarquer à Bianca sa stupeur, elle s'en tire en disant qu'elle pensait à son frère errant, mais Filippo lui suggère d'oublier un ingrat ne se souciant guère de son père, de sa patrie et de sa soeur... La Stretta animée qui s'ensuit exprime la perplexité de ceux qui s'interrogent et la tristesse des trois qui savent et considèrent l'avenir dans sa noirceur !
Cette Stretta fut retouchée dans la seconde version, et comme, pour la première fois, on note une divergence entre les trois enregistrements, on peut dire que l'on connaît les deux moutures. Les deux représentations dirigées par Gabriele Ferro (1976 et 1978) concordent, celle du Teatro Bellini de Catane (1991) propose une version différente, nettement inférieure à notre avis. Le thème dominant de la Stretta retenue par Ferro est une belle phrase, "a tempo di marcia", noble et unissant à merveille la perplexité des uns et la noble tristesse des autres... et qui, de plus, revient en conclusion orchestrale du morceau.
A l'audition de ce fort beau thème, on se prend à regretter que ces messieurs les chefs n'aient pas cru bon d'exécuter la Sinfonia prévue par Bellini dans sa seconde version, car on doit y retrouver cette phrase en question.

 

Acte second

Premier tableau : L'atrium du palais ducal d'Agrigente.
Scena ed Aria Filippo. Clemente explique à Fernando que Bianca est vraiment soucieuse de lui parler. Fernando accepte et prie Clemente de le précéder. Viscardo survient et révèle à Adolfo (Fernando) que Filippo a une tâche très grave à lui confier... La version refaite supprime cette brève scène et fait directement entrer Filippo qui demande à Adolfo si Viscardo l'a prévenu. Il commence par déclarer qu'il va chercher dans un château voisin, le petit Enrico, le fils que Bianca eut d'un premier mariage et qu'elle souhaite avoir près d'elle lors de la cérémonie. Il explique ensuite que Viscardo va entre temps le conduire à la tombe secrète où se trouve le vieux duc Carlo que tout Agrigente pleure... (Filippo marque une pause prudente...) Eh bien... Carlo vit ! ! Adolfo-Fernando sursaute mais cache sa stupéfaction en feignant d'avoir entendu quelqu'un. Filippo poursuit son récit : il demande la main de Bianca mais le vieux duc Carlo d'Agrigento le repousse avec hauteur et l'insulte, même ! Il décide alors de se venger et entraîne le vieillard dans ce souterrain secret, répendant par la suite le bruit qu'une mort rapide et soudaine l'avait ravi à sa chère ville d'Agrigente. A ce point, Fernando plus qu'Adolfo ! met la main à son épée et lâche un " Ah, le vil !... " entre parenthèses, ce qui signifie que l'autre n'entend pas, puis il se ressaisit : il importe de sauver d'abord son père. Il demande même à Filippo pourquoi il n'a pas tué le duc et l'autre répond qu'il craignait Fernando... mais à présent, il veut que le vieillard meure ! Dans une Cavatina au rythme décidé, il lui recommande bien d'augmenter la douleur du vieillard en lui disant que son fils est mort, et que Bianca va épouser Filippo dont le règne commence par sa mort ! C'en est trop pour Adolfo-Fernando, qui vascille et la musique s'adoucit, soulignant son émotion... Filippo pense qu'Adolfo manque de courage... mais ce dernier se ressaisit et promet de venger l'offense -quel double sens accorder à cette promesse !- Un " Coro di Grandi " entre et donc ces seigneurs reconnaissent Filippo, comme duc !... Adolfo renouvelle sa fidélité et sort. Filippo attaque sa Cabaletta avec tant de jubilation et d'assurance que la disdascalie précise : " quasi estatico ". Il appelle ardemment ce moment tant désiré devant calmer la douleur qu'il ressent en lui. Le choeur souligne à quel point le remplit de joie la perspective du moment où il va commencer à régner. (Aucun des trois enregistrements confrontés ne présente une interprétation complète de cette Cabaletta énergique, toujours sans " Da Capo ").

Deuxième tableau : Une petite pièce dans les appartements de la Duchesse.
Preludio, Scena e Romanza Bianca. Le charmant prélude avec " flauto obbligato " semble préparer l'atmosphère et l'état d'esprit dans lequel se trouve Bianca. Ses premières paroles sont en effet : " Où suis-je ?... Que m'arriva-t-il ?... ", qui est celui qui lui parla ainsi ? ...elle se tourne vers la statue de son père : est-il l'instrument de sa vengeance ?... Doit-elle vraiment oublier Filippo ?... le peut-elle ! ! En vain Elaisa tente de modérer ses craintes. Lourds accords de l'orchestre... la harpe tisse son accompagnement romantique par excellence et le hautbois propose alors le thème sublime de l'éperdument rêveuse, merveilleuse Romance de Bianca " Sorgi, o padre ", véritable joyau de l'opéra, merveille d'exaspération qui se déploie, se déploie... à l'infini presque, fascination toute bellinienne de ce que Verdi nommait avec étonnement la " melodia lunga, lunga, lunga " ! [Première strophe] elle prie son père de se lever et de la contempler, éperdue de douleur, oppressée par le deuil, par " une angoisse désormais lasse "... - oh belle image typiquement romantique ! comme du reste, la seconde strophe :

" Si tu reviens à moi, frère adoré
Va sur la rive de ce petit ruisseau,
Où tu prenais plaisir, avec moi
Dans les beaux jours de calme et de plaisir !
Là, sur le myrte et parmi les saules, tu verras
Que dans une froide urne, mes cendres reposent,
Baigne alors d'une compatissante larme
Celle qui fut victime d'un devoir sacré ! "
Lorsqu'on croit que la mélodie est sur le point de finir, Bellini la prolonge encore et encore, la conduisant à une sorte d'exaspération extatique....

En contrepoint, les paroles apaisantes de Eloisa viennent habilement mettre en valeur le chant principal de Bianca. Pour preuve, ce morceau fut choisi dans un récital alliant deux grandes interprètes telles Mirella Freni et Renata Scotto, considérée comme la plus grande bellinienne du XXème siècle.
Eloisa annonce Fernando et sort. Bianca sent son émotion redoubler à la vue de cet homme altier... la certitude se fait en elle : " C'est lui... Oui... C'est Fernando... ".
Scena e Duetto Bianca-Adolfo (Fernando).
a) Scena. Le pizzicato anxieux des cordes accompagne les questions pressantes de Bianca et se résout dans une phrase plus large exprimant la certitude de Bianca : " Ah si, Fernando sei... " (ah oui, tu es Fernando). Adolfo répond que " Fernando è spento " et lui tend la lettre... L'attente angoissée de Bianca est rendue par un passage plaintif opposant violoncelles et violons et dont Bellini se souviendra dans Norma... Fernando comprend aux larmes de sa soeur qu'elle l'aime, il lui révèle la joie de Filippo à la nouvelle de la mort de Fernando, des accords noirs et menaçants surgissent lorsqu'il parle de " tradimento "... Bianca veut connaître les fautes de Filippo et jure alors de le haïr... Fernando lui ouvre les bras et reconnaît être... Fernando ! ! b) Arioso. Fernando repousse sa soeur qu'il accuse d'avoir trahi leur père, mais la pauvre femme veut connaître la cause de sa fureur... le délit de Filippo... Fernando révèle alors : " Sais-tu qui vis dans une sombre tombe, / Depuis six lunes, et enchaîné !... / Sais-tu qui lutte contre la mort, / La faim et la terreur ! ". Bianca est horrifiée, mais Fernando poursuit, expliquant comment Filippo lui a demandé de faire exécuter le vieillard par l'un de ses hommes !
[c) Larghetto] Bianca est atterrée, et Fernando doit bien reconnaître la sincérité de la douleur de sa soeur. d) Scena et Stretta. Bianca ne veut plus rien entendre à propos de Filippo, elle a choisi et s'agenouille devant Fernando en implorant sa compréhension. Il la relève et lui donne l'habit de l'un de ses hommes afin de la conduire à leur père. Dans la Stretta passionnée qui suit, elle implore son frère de lui redonner son affection première, et de ne plus la croire coupable. Fernando consent avec émotion et tous deux courent libérer leur père avant de châtier le traître d'un commun accord ! Enfin un " Da Capo " dans l'édition du Teatro Bellini, tandis que cette reprise est coupée dans l'exécution de 1976 ; quant à la représentation de 1978, un " trou " dans l'enregistrement nous empêche de savoir ce qu'il en est.
(Dans la version originale, le rideau ne tombe pas immédiatement, mais Bianca e Fernando partent ; Uggero survient, à la recherche de Fernando... Clemente survient à son tour et tente de le rassurer, lui disant seulement que Fernando a une haute tâche à accomplir, et qu'il lui en parlera dans un autre lieu. On passait ensuite au tableau final du souterrain).

Troisième tableau [ajouté en 1828] : Un lieu désert près d'Agrigente.
Coro Scena ed Aria Fernando. Les hommes de Fernando constatent qu'ils sont au complet, il ne manque plus que lui. Ils attendent dans la discrétion car on ne doit pas les découvrir... ils se préparent à accomplir l'oeuvre... Musicalement, la délicatesse extrême, veinée de mélancolie, fait de ce choeur un superbe morceau, que Bellini replaça avec raison sur les lèvres des chevaliers français prisonniers à Jérusalem (Zaira) et dans la bouche des guerriers gaulois de Norma ("Non partì ?"). La Scena qui suit nous révèle que ces hommes savent le secret de Fernando et n'attendent que ses ordres... et lorsqu'ils objectent la personnalité de Bianca, il provoque leur stupéfaction en leur révélant l'innocence de sa soeur et le nouveau parti qu'elle embrasse. La Cavatina de Fernando est un récit ému de la douleur de Bianca, à l'audition des souffrances de leur père, et du revirement sincère de celle-ci. Une brève Scena souligne la satisfaction du choeur : " elle abhorre le monstre ! " et Fernando précise qu'elle l'abandonne à leur haine... Tous se déclarent prêts alors que la tension monte à l'orchestre, préparant l'attaque de la Cabaletta : " J'entends tes pleurs o père, / Tu souffres pour peu de temps encore ". Il sera en effet bientôt dans les bras de son fils et de sa fille et tous vivront un avenir heureux ; les autres se déclarent prêts à voler au secours de l'innocence persécutée...
L'auditeur " bellinien " reconnaîtra en cette chaleureuse Cabaletta, celle qui termine Beatrice di Tenda.
On pourra regretter de n'avoir la Cabaletta complète de Fernando ni dans l'exécution de la RAI ni dans celle du Teatro Bellini, quant à l'édition de Gênes, elle coupe purement et simplement TOUT l'air de Fernando !

Quatrième tableau : Un souterrain abritant les tombes des ducs d'Agrigente.
Preludio Scena e Romanza Duca Carlo. Le prélude est évidemment sombre ! Etendu sur une pierre, le pauvre homme rêve qu'on le maltraite et lorsqu'il s'éveille, il pense amèrement à son fils qui ne l'aurait jamais laissé arriver jusqu'en ce lieu... Quant à sa fille, il souhaite ardemment la bannir de sa mémoire... La flûte introduit sa triste et fort belle romance : il sent une sueur glacée lui donner un frisson prémonitoire de sa fin prochaine... lorsque Fernando rejoindra à son tour " l'éternel exil ", il pourra le voir et l'embrasser !
Scena e Terzetto. Une belle et émouvante phrase orchestrale accompagne l'entrée de ses deux enfants et souligne ainsi leur émotion... la Scena est très animée, avec la surprise de Carlo et ses reconnaissances successives, Fernando se dit d'abord un envoyé de son fils, Carlo se réjouit... mais de Bianca il ne veut rien savoir et appelle même la colère du ciel sur sa tête ! Lorsqu'elle se découvre à lui, la Scena déjà fort vive devient directement trio, commençant par une invective désespérée de Carlo. Qu'elle prenne donc sa vie !... Fernando invoque l'amour paternel... qui a finalement raison de l'indignation de Carlo (plutôt qu'une explication logique !). Leur trois voix s'unissent magnifiquement et Fernando, pour le plus grand bonheur de son père, lui révèle alors qu'il est son fils : le duc appelle ses enfants pour les serrer contre son coeur !
La Stretta, dans sa refonte de 1828, exhalte leur indignation et la détermination de leur vengeance, alors que l'originale insistait sur le bonheur de l'instant merveilleux des retrouvailles.
Finale secondo. a) Scena. On entends des rumeurs se rapprochant... Filippo fait irruption, entraînant avec lui le fils de Bianca ; il est suivi de Clemente, d'Uggero, des hommes de Fernando et d'une foule de gens d'Agrigente. Il menace de tuer l'enfant si on tente quelque chose contre lui. Il exige que Bianca le suive, et maintienne donc ses engagements... Comprenant qu'il est capable de mettre sa menace à exécution, Bianca contient l'ardeur de son frère et adresse alors une prière à Filippo.
b) Cavatina (Largo espressivo) " Deh, non ferir (Ah, ne frappe pas) ". La flûte introduit le thème de la touchante prière que Bianca présente à Filippo : il lui en demande trop... qu'il craigne plutôt la vengeance des hommes et du ciel... et qu'il se contente de la vie qu'on promet de lui accorder !... Filippo et Fernando ponctuent de leur inflexibilité respective la supplique de Bianca, la rendant ainsi plus dramatique. Voyant que ses paroles demeurent sans effet, elle a cette tentative désespérée : c) Allegro agitato " Crudele alle tue piante (Cruel, à tes pieds) " (repris de Adelson e Salvini). Qu'il lui suffise d'avoir offensé et trahi un prince, un père, qu'il épargne alors de nouvelles victimes :
" Respecte une mère affligée...
Hélas ! ne te tache pas
Du plus cruel délit...
Pitié d'un coeur oppressé
De ma douleur, pitié ! "

Contrastant avec la prière, cet Allegro agitato traduit le désespoir de la mère éplorée... Fernando, éperdu d'indignation, se retient à grand peine, les autres tentent de faire également pression sur Filippo... C'est à ce moment que, profitant de l'attention réservée à Bianca par Filippo, le vieux Clemente l'attaque, libère l'enfant et le conduit à Bianca, tandis que les soldats s'emparent de " l'usurpator " ! Bianca exulte alors alors que tous invitent la famille à retourner régner sur leur chère ville d'Agrigente.
d) Cabaletta finale " Alla gioia ed al piacer " :
" A la joie et au plaisir,
Mon coeur ne sait résister...
A l'idée de tant de bonheur
Ma pensée est éperdue.
Si pour les larmes et les soupirs,
Une telle récompense le Ciel me donne,
Même le souvenir de la souffrance,
Se fait alors suave pour moi. "

Il s'agit d'une Cabaletta calme et posée avec possibilité d'ornementation dans le Da Capo, ce que fait l'interprète de la version du Teatro Bellini. Les cadences finales sont ponctuées par les voeux de bonheur de tous les autres, encore un peu à la manière de Rossini (dans La Cenerentola, par exemple).

Finale original (1ère version). Filippo entre, incertain, Gernando l'interroge au sujet de l'enfant et l'autre répond qu'il dort paisiblement... et d'une voix entrecoupée il demande à Gernando si son homme... Gernando finit la phrase : " ...a déjà donné la mort à Carlo! ". Des voix de plus en plus proches crient au traître, à l'usurpateur... Filippo, stupéfait d'avoir été trahi par Gernando tire alors son épée contre lui... Gernando se défend en disant : " Un Dieu m'a rendu mon père ! ". Filippo comprend tout mais s'élance pour tuer Gernando... Bianca surgit entre eux, Filippo lâche son épée... Les soldats de Gernando entrent enfin, avec Clemente, Eloisa et Uggero, qui annonce l'arrestation de Viscardo. Le duc Carlo se dresse devant Filippo et lui demande s'il ne craint encore pas la colère du ciel ! Gernando le fait enmener dans " un lieu plus terrible " et " parmi les mêmes ténèbres " (!) où il trouvera la mort. Filippo une fois sorti, chacun des trois chante un couplet d'exultation, puis tous invitent le duc Carlo à retrouver palais et trône, à retrouver " Agrigento " !
Musicalement, l'ancien Finale, nous décrit Lippmann, se composait d'un " dialogo drammatico " et d'un bref ensemble conclusif avec choeur.


A propos du nouveau Finale :

Le choix d'un air pour soliste en guise de Finale, avec des paroles traduisant sa forte exaltation (dans la joie ou la douleur) est révélateur de cette nouvelle manière de conclure un opéra, dans le goût romantique. L'opéra terminait ainsi par un grand air d'apothéose finale : le protagoniste atteignant soit une sorte de paroxysme de la souffrance le faisant basculer dans le désespoir ou la folie... soit se retrouvant éperdu de joie, de cette joie inespérée qui donne l'ivresse, qui coupe le souffle !
Rossini ne terminait pas souvent un opéra bouffe par un air final pour le ou la protagoniste mais quant il le fit (La Cenerentola, Adina) ce fut avec bonheur ! La pratique devint de plus en plus courante et Gaetano Donizetti par exemple, l'utilisa au moins dans une dizaine d'opéras " giocosi " ou d'esprit comique... pour ne rien dire de l'air final dramatique, véritable "fond de commerce" non seulement donizettien, mais de tout l'opéra romantique italien !

Bellini utilisera encore deux fois l'air final gai : dans La Sonnambula et la version révisée de I Puritani et trois fois l'air final dramatique : Il Pirata, La Straniera, et Beatrice di Tenda .
(Adelson e Salvini recourt au vieux final à couplets, Zaira et I Capuleti e i Montecchi n'ont pas de " morceau musical " proprement dit. La version originale de I Puritani adopte un simple choeur ; quant à Norma, il s'agit d'un grand ensemble concertant).

 

 

6 Certains commentateurs de l'oeuvre ont écrit que parmi les modifications intervenues entre la première et la seconde version, figurait le changement de registre pour le personnage de Viscardo, et on peut entendre en effet un ténor dans les deux représentations dirigées par Gabriele Ferro, et un mezzo dans celui du Teatro Bellini... Jusque là tout est plausible, le mystère naissant à la lecture de la distribution des deux créations : dans les deux cas, ce fut une femme qui créa le rôle de Viscardo !

7 Dans la plaquette de l'enregistrement Nuova Era, réalisé au Teatro Bellini de Catane en 1991.

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