24 janvier 1851 : Gaspare Spontini ou les 170 ans de la mort d'un influenceur

Par Cédric Manuel | sam 23 Janvier 2021 | Imprimer

Ce vieux musicien que le pape avait fait comte s’était retiré depuis quelques mois à Maiolati, sa petite ville natale près d’Ancône en Italie, après des années de voyages partout en Europe, et partout des triomphes, peut-être un peu forcés ici ou là. Pourtant, Gaspare Spontini, à l’instar de son voisin de cette merveilleuse région des Marches, Rossini, avait cessé de composer depuis de longues années, reprenant çà et là quelques partitions et s’intéressant dans sa retraite à la réforme de la musique d’église.

Dans sa ville, devenue Maiolati Spontini, ce personnage au caractère très difficile, ombrageux et batailleur, vouait ses dernières années et sa considérable fortune à financer des œuvres de charité, et notamment un Mont de piété et un hospice, dans la chapelle duquel sa dépouille est portée après sa mort, voici 170 ans.

Mais quelle vie il avait eue ! 76 ans d’honneurs, de splendeurs et de misères. Né dans un milieu modeste, son père voulait faire de lui un prêtre, puisqu’on se trouvait alors dans les Etats du pape. Mais, déjà rebelle, le jeune Gaspare ne voulut rien entendre. Passionné d’orgue précisément grâce à l’église locale, il serait musicien, compositeur et riche. Il partit pour Naples et entra au Conservatoire della Pietà dei Turchini à 19 ans où bien vite le remarquaient Cimarosa et Piccini. Très vite, il s’essaya au genre en vogue, l’opera-buffa alla napoletana, sans grand succès, mais assez pour se faire un petit nom en Italie avec une quinzaine de titres. Au tournant du siècle, il rongeait quand même quelque peu son frein. Naples devenait trop petite pour ses ambitions, trop rétive à ses vues artistiques. Spontini était un peu lassé de ces petits ouvrages mécaniques, il voulait de nouveaux horizons. Ce serait la France, nation de tous les possibles et dont l’insolente Révolution tenait encore tête à toute l’Europe. À Paris, où il arriva en 1802, son compatriote florentin Cherubini le prit sous son aile. Premier essai avec sa Finta filosofa, boudée à Naples, et qui remportait un triomphe ici. Malléable, Spontini donnait alors à entendre ce qu’on attendait et épousait l’opéra-comique dans la veine d’un Grétry, mais aussi des œuvres plus directement inspirées des compositeurs à succès d’alors, Cherubini et Méhul. Mais ce fut surtout sa cantate L’Eccelsa Gara, opportunément dédiée au futur empereur Napoléon, qui lui ouvrit les portes de la gloire : le voici compositeur particulier de l’impératrice Joséphine. Cette promotion foudroyante, à 31 ans, suscita de grandes jalousies que le très mauvais caractère et les propres intrigues de Spontini ne contribuaient pas à apaiser. Le vieux Grétry lui-même cherchera à écarter ses partitions, mais en vain. Triomphant de tous, Spontini présentait avec fracas  à l’Opéra sa Vestale en 1807 et son Fernand Cortez en 1809, partitions d’un style nouveau et annonciatrices du Grand Opéra. Opportuniste, il fit à la chute de l’Empire un petit ouvrage tout exprès pour Louis XVIII et parvint à maintenir sa position en haut de l’affiche – il était directeur du Théâtre-Italien depuis 1810 –  et à obtenir la nationalité française en 1817. Mais, comme à Naples 20 ans plus tôt, il se voyait sans perspectives nouvelles et son influence déclinait. L’échec de son Olimpie en 1819 le poussa à aller offrir ses services ailleurs, et il choisit Berlin, où le roi Frédéric-Guillaume III appréciait fort ses innovations musicales. Spontini sachant décidément y faire, il fut bombardé directeur général de la musique, à la grande fureur des musiciens locaux, qui poussaient à la nomination de Carl-Maria von Weber. De ce jour, la vie à Berlin ne fut plus un long fleuve tranquille. Contre son gré, son co-directeur monta le Freischütz de Weber dans son propre théâtre ; ses nouvelles partitions furent boudées et critiquées, jusqu’à son chef-d’œuvre ultime, Agnes von Hohenstaufen, son seul opéra en langue allemande, créé en 1829 et repris 8 ans plus tard. Il subit une longue guerre d’usure, perdant au passage son soutien royal avec la mort du monarque prussien en 1840. Une violente cabale par voie de presse conduisit à sa condamnation pour crime de lèse-majesté et son incarcération. Grâcié par le nouveau roi, il ne demanda pas son reste et repartit à Paris, non sans avoir dû laisser sa place de directeur général à Meyerbeer. Spontini voyagera sans cesse, s’établissant enfin, comme pour boucler la boucle, dans sa ville natale.

On sous-estime aujourd’hui non seulement l’œuvre de ce compositeur, mais aussi le retentissement qu’elle eut durant 20 ans sur la musique européenne, où la furia rossiniana n’occupait pas tout l’espace comme on le croit généralement. Spontini était très admiré et son influence sur l’opéra romantique fut assez déterminante. Richard Wagner, par exemple, le respectait particulièrement. Spontini, d’ailleurs, fidèle à son penchant grognon, avait exprimé à Wagner, dans les années 1840, son amère stupéfaction de constater que « les autres » pillaient avec constance son œuvre. Tout comme il critiquait ceux qui s’amusaient à trafiquer les partitions de Gluck ou de Mozart pour les mettre au goût du jour, oubliant qu’il ne s'en privait pas lui-même, ainsi que le rappelle Berlioz dans ses articles critiques.

Berlioz, justement, qui tenait Spontini en haute estime, lui dédie un long et bel article quelques jours après sa mort, dans le Journal des Débats du 12 février 1851. Les deux hommes avaient en commun une profonde admiration pour Gluck. Ils avaient tout autant en commun la marque des combats incessants contre les ennemis de leurs audaces et de leurs innovations musicales. « C’est l’instinct seul de Spontini qui le guida et lui fit soudainement découvrir dans l’emploi des masses vocales et instrumentales, et dans l’enchaînement des modulations, tant de richesses inconnues ou du moins inexploitées de ses prédécesseurs pour la composition théâtrale. Nous verrons bientôt ce qu’il résulta de ses innovations, et la haine qu’elles lui attirèrent de la part de ses compatriotes, autant que de celle des musiciens français. ». 

Et notre Hector national de conclure : « Je m’abstiens de parler de l’irrésistible finale de la Vestale, de la scène entre Cortez et ses soldats, du duo de Télasco avec Amazili, de celui entre Licinius et le grand prêtre, que Weber a déclaré l’un des plus étonnants qu’il connût ; de l’air de Télasco, de celui de Julia (Impitoyables dieux !), où se trouve une mélodie comme les anges du ciel n’en entendirent jamais ; de la marche funèbre, de l’air du tombeau, de la marche triomphale et religieuse d’Olympie, du chœur des prêtres de Diane consternés quand la statue se voile, de la scène et de l’air extraordinaire où Statira, sanglotante d’indignation, reproche à l’hiérophante de lui avoir présenté pour gendre l’assassin d’Alexandre ; de la marche en chœur du cortége de Télasco (Quels sons nouveaux !), la première et la seule à trois temps qu’on ait jamais faite ; de la bacchanale de Nurmahal, de ces innombrables récitatifs beaux comme les plus beaux airs et d’une vérité d’accent à désespérer les maîtres les plus habiles ; de ces morceaux lents pour la danse, qui, par les rêveuses et molles inflexions de leur mélodie, évoquent le sentiment de la volupté en le poétisant. Je me perds dans les méandres de ce grand temple de la MUSIQUE EXPRESSIVE, dans les mille détails de sa riche architecture, dans l’éblouissant fouillis de ses ornements. La foule inintelligente, frivole ou grossière, l’abandonne aujourd’hui et refuse ou néglige d’y sacrifier ; mais pour quelques-uns, artistes et amateurs, plus nombreux encore qu’on ne paraît le croire, la déesse à laquelle Spontini éleva ce vaste monument est toujours si belle, que leur ferveur ne s’attiédit point. Et je fais comme eux : je me prosterne et je l’adore. »

Cette nouveauté tant vantée par Berlioz et qui impressionnait Verdi et Wagner tout autant, cette synthèse entre la grande tragédie lyrique tirée de l’opéra français et le bel canto italien, Spontini considérait qu’elle n’avait pas trouvé meilleur aboutissement que dans son œuvre ultime, Agnes von Hohenstaufen, « grand opéra historico-romantique » garni d’ensembles audacieux et spectaculaires, d’airs tournés vers l’avenir, mais aussi dotée d’une richesse orchestrale inédite. En voici un extrait dans sa version italienne – la plus courante depuis plus d’un siècle – pour y entendre ce merveilleux météore du chant, Anita Cerquetti, dans la prière d’Agnès, « O Re dei cieli » à l’acte II.

 

 

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