Un jour, une création : 10 juillet 1804, un Ossian de problèmes

Par Cédric Manuel | ven 09 Juillet 2021 | Imprimer

Les poèmes d’Ossian, le barde irlandais de l'Antiquité tardive, ont connu dans la seconde moitié du XVIIIème siècle et jusqu’au début du suivant un engouement tout à fait singulier dans toute l’Europe, préfigurant le romantisme à venir avec ses sombres histoires de bardes et de guerriers au milieu de landes brumeuses. La circonstance que ces poèmes apocryphes aient été écrits par James McPherson passe presque inaperçu. Tout le monde s’arrache Ossian, jusqu’au jeune Werther que le souffle du printemps vient réveiller.

Le compositeur Jean-François Lesueur, réchappé des heures sombres de la Terreur après avoir produit bien des œuvres de circonstances depuis 1789, tombe sur les traductions françaises de ces poèmes par Pierre Le Tourneur aux débuts du Directoire et commence alors à en envisager l’adaptation pour la scène. C’est le dramaturge Alphonse-François Dercy, alias Palat Dercy, qui avait déjà écrit le livret de La Caverne, grand succès lyrique de Lesueur (1801), qui concocte le livret, puisquil se trouve que l’Opéra veut lui aussi surfer sur la vague des poèmes du fameux barde qui n’existait pas. 

À peine Lesueur a-t-il terminé sa partition en 1796 et tout juste les répétitions ont-elles commencé que l’Opéra refuse finalement de monter l’œuvre… Le compositeur se tourne donc vers l’Opéra-Comique, qui se pique tout à coup de produire des opéras à grand spectacle pour affronter la concurrence. Mais comme il n’en a pas les moyens, il fait faillite et le projet de Lesueur se retrouve à nouveau dans les limbes. Retour à la case Opéra, où on a finalement accepté de monter ce qu’on avait commandé. Mais dans le Paris du tout jeune Consulat, des cabales en tous genres font voir les pierres à notre compositeur qui désespère de voir son opéra créé sur scène. C’est le Premier consul lui-même qui va mettre fin à cet interminable prologue, mais en partie seulement. En 1802, Napoléon, qui aime beaucoup les fameux poèmes d’Ossian, ordonne en effet qu’on joue seulement quelques extraits de cet « Ossian ou les Bardes », et seulement en concert. Ce dernier a lieu le 14 avril et en guise de triomphe, l’Opéra demande tout bonnement à Lesueur de réviser tout le livret, plusieurs mois après ledit concert… Il ne s’agit pas de ratatiner l’œuvre, mais au contraire de la développer et de passer de trois à cinq actes. Lesueur est bien embarrassé car il n’a plus son librettiste sous la main, Dercy ayant la bonne idée de mourir à ce moment là. Il fait donc appel à un autre auteur, Jean-Marie Deschamps, dramaturge alors assez célèbre.

Mais l’Opéra, subitement, ne fait plus la fine bouche. C’est que Lesueur, que toutes ces tergiversations ont failli rendre indigent, revient brusquement en grâce : en février 1804, Napoléon le fait Maître de la Chapelle des Tuileries, avant de proclamer l’avènement de l’Empire trois mois plus tard. Voici Lesueur compositeur officiel et son Ossian est créé sans barguigner le 10 juillet suivant. 

À Paris, on ne parle que de cela ! À tel point que lne nouvel Empereur, aiguillonné, vient assister avec Joséphine à la deuxième représentation. À l’entracte, il fait appeler Lesueur dans sa loge pour y assister à ses côtés au reste du spectacle avant de le décorer de la Légion d’Honneur. Sa fortune est faite : Napoléon adore son opéra, qui deviendra presque aussi officiel que la charge du compositeur aux Tuileries, jusqu’à ce que l’avènement de Spontini vienne tout chambouler, mais c’est une autre histoire…

Ossian ou les Bardes raconte l’histoire de deux clans, l’un écossais (caractérisé musicalement par l’emploi de pas moins de 12 harpes) et l’autre nordique (dont l’illustration musicale fait plutôt penser à celle de l’Enlèvement au Sérail, avec force cymbales et triangles). Les Scandinaves ont vaincu les Ecossais (non, il ne s’agissait pas d’un tournoi de football), dont le chef est en fuite et dont la fille, Rosmala, plaît beaucoup à Duntalmo, une brute qui dirige les nordiques. Rosmala est l’amante d’Ossian, le barde alors en voyage. Duntalmo destine Rosmala à son propre fils Mornal. Mais Ossian revient à la tête d’une petite armée. Plutôt que d’engager le combat, les deux parties, curieusement, négocient. Ossian propose un duel pour la main de Rosmala, que Duntalmo accepte. Mais Rosmala échappe aux Scandinaves –qui ont en réalité facilité son évasion pour faire croire à un enlèvement organisé par leurs ennemis- et rejoint son père Rosmar dans la forêt. Cela donne un prétexte au méchant Duntalmo pour éliminer Ossian en représailles, sans prendre le risque du duel. Pas de chance, Ossian est sauvé par ses compagnons et les Ecossais ont même le front d’organiser une grande cérémonie rituelle durant laquelle ils disent pis que pendre des impies du Nord. Mais Duntalmo n’a pas dit son dernier mot. Ses hommes ont mis la main sur les fuyards et Rosmar, Rosmala et Ossian sont à sa merci… Dans sa prison, Ossian attend la mort. Il refuse que le barde Hydala, chef spirituel des Ecossais, prenne sa place ; tout comme il rejette tout idée de conversion à la religion des nordiques. Il voit donc en rêve Rosmala pleurer sur sa tombe et se prépare au supplice. Mais, un peu comme dans le Temple du Soleil, au moment où ça va barder pour nos héros, on annonce l’arrivée façon Blücher d’une armée calédonienne. Confusion générale, bataille : Mornal est tué et Ossian élimine Duntalmo. Gloire et triomphe, tout est bien qui finit bien (du moins pour les Ecossais).

L’œuvre sera durant plusieurs années le phare de l’opéra impérial, avant de sombrer dans un oubli complet. En voici quelques extraits singuliers, tiré d’un enregistrement mystérieux et ancien qui craque un peu. Espérons que dans son œuvre irremplaçable de résurrection du répertoire lyrique français oublié du XIXème siècle, la Fondation Palazzetto Bru Zane aura la bonne idée de réhabiliter Ossian et ses douze ( !) harpes qui impressionnèrent tant Berlioz, dont Lesueur sera le professeur plusieurs années plus tard. 

 

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